Oedipe de Enescu:un fleuve «intranquille».

Lundi 31 octobre 2011

L’Œdipe du Roumain de Paris Georges Enescu, n’est pratiquement jamais  représenté depuis sa création en 1936 sauf à Bruxelles, en 1956 et en Roumanie où il est le musicien national.

"Oedipe" de Enescu. m.e.s Fura dels Baus (c)

"Oedipe" de Enescu. m.e.s Fura dels Baus (c)

Critique : ***

C’est donc un nouvel acte de bravoure de Peter de Caluwe, directeur de la Monnaie, d’avoir voulu représenter cet opéra réputé difficile par sa partition riche et complexe, le prix d’une distribution nombreuse et d’un chœur gigantesque et la difficulté à mettre en scène de manière contemporaine ce drame fondateur.

Au début il y avait Sophocle, racontant en deux parties, Œdipe-Roi et Œdipe à Colone la tragique histoire d’Œdipe pauvre bébé abandonné, qui tue son père Laïos par hasard et épouse sa mère Jocaste aussi par hasard. Une lutte entre des dieux pervers et un homme qui passe du statut de Roi à celui d’enquêteur sur sa propre vie et qui lorsqu’il découvre son crime involontaire-avoir tué son père et couché avec sa mère se crève les yeux et part en exil non loin d’Athènes à Colone. Un mythe popularisé par Freud qui en a fait le centre et le moteur de la psyché humaine.

George Enescu et son librettiste Edmond Fleg ont rassemblé les deux moments de Sophocle en y ajoutant un prologue et un épilogue qui permettent de suivre la vie d’Œdipe du berceau à la mort, transformée en une sorte d’illumination chrétienne, comme si Œdipe, ayant surmonté le destin néfaste,  était devenu un homme libre digne du paradis chrétien.

Le metteur en scène Alex Ollé, de la Fura dels Baus essaie d’actualiser cette tragédie par une série de clins d’œil, plus ou moins réussis. Le prologue se déroule sur un immense retable, très beau mais statique, inspiré par le portail baroque de la cathédrale de Milan. Il insinue d’emblée le côté christique de la naissance de l’enfant Œdipe, abandonné comme Moïse et sauvé par un berger, préparant sa rédemption christique finale, dans un immense puits de lumière. Le divan de Freud n’est pas oublié, quand Œdipe recherche sa vérité intérieure. Pour symboliser la peste qui s’abat sur Thèbes, Alex Ollé a recours à une invasion de couleur rouge sombre, rappel de cette coulée de boue toxique près de Budapest à l’automne 2010. Enfin la Sphynge, personnage mythique malfaisant, mi-femme, mi- lion, qui menace la ville de Thèbes, a les ailes d’un avion allemand type Messershmidt !

C’est d’ailleurs un des moments les plus sublimes-et visuellement et musicalement- de tout l’opéra. D’abord parce que cette sphinge est incarnée avec une énergie folle et une justesse vocale stupéfiante par Marie-Nicole Lemieux. Et, musicalement on est enfin totalement conquis par cette musique d’Enescu, très belle comme du Fauré (son maître français) densifié par la tradition germanique mais pas totalement convaincante. Harry Halbrech, qui considère cet opéra méconnu comme une des cimes du XXè siècle cite, dans le programme, une anecdote significative sur Enescu. «La Sphinge, dit Enescu, sent sa mort prochaine et elle ulule, comme une bête  épiée par le chasseur. J’ai dû inventer ce cri, imaginer l’inimaginable. Quand j’ai posé la plume…j’ai cru que j’allais devenir fou ». Eh bien cette folie, elle produit toujours son effet, ici sublime. Pour le reste on a aimé, mais pas à la folie, ce que l’excellent chef d’orchestre Léo Hussein appelle «un distillé des goûts musicaux du XXè siècle». Une  difficulté majeure  explique que cet opéra, de haute tenue soit si peu joué : le rôle d’Œdipe, baryton-basse, présent pendant les trois quarts de l’action, doit résister longuement à un orchestre parfois étouffant. Lors de la deuxième exécution de l’œuvre, Andrew Schoeder en Œdipe s’est montré très résistant mais sans grande force dramatique.. On comprend, à voir un peu souffrir cet  Œdipe, surtout dans les graves  que José Van Dam ait toujours préféré un enregistrement du rôle que l’affrontement quotidien avec l’orchestre !

Au total, il faut que tous les mélomanes aillent voir cette curiosité raffinée, rarement jouée et qui vaut le déplacement. La mise en scène de la Fura del Baus n’atteint pas le niveau de génie de son Grand Macabre de Ligeti mais cela reste plein d’astuces avec comme seul bémol pour moi Thésée et sa suite déguisés en scaphandriers en tenue blanche. Compte tenu de la difficulté d’une partition à découvrir, l’orchestre et les chœurs s’en tirent à leur honneur. On leur souhaite au plus vite un titulaire permanent pour homogénéiser l’ensemble.

Œdipe de Enescu à la Monnaie jusqu’au 6 novembre

www.lamonnaie.be

Christian Jade (RTBF.be)

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