«La femme sans ombre», harmonie et énergie, couleur et douleur.

Mercredi 27 avril 2011

Die Frau ohne Schatten, («La Femme sans ombre») est un des opéras de Strauss les plus rarement joués alors que sa richesse de sonorités, vocales et orchestrales et la densité de son propos en font un chef d’œuvre absolu. Heureuse initiative que cette coproduction du Vlaamse Opera et de l’Opera de Graz, mise en scène par le suisse Marco Arturo Marelli.

"Die Frau ohne Schatten". Richard Strauss (c)

"Die Frau ohne Schatten". Richard Strauss (c)

Critique : ****

Un conte initiatique à la manière de La Flûte enchantée de Mozart. Hugo von Hofmannsthal, le célèbre librettiste de Strauss, revendiquait lui-même la filiation, l’analogie. Avec un couple «noble», un empereur et sa femme, qui pour trouver le bonheur doivent surmonter une épreuve terrible. Et un couple «populaire», un teinturier et sa femme, qui vivent eux aussi dans une discorde profonde. Mais dans La Flûte, les deux mondes sont bien séparés, Papageno et Papagena vivent sur le mode parodique les amours de leurs maîtres. Dans La Femme sans ombre, il y une interaction profonde entre les deux couples : l’impératrice doit  «voler» l’ombre de la teinturière, métaphore de sa fertilité, car cette impératrice, d’origine divine est stérile et cette stérilité condamne son empereur de mari à la mort lente. Et pour voler cette ombre, elle est obligée de sortir de son petit paradis et de se mettre au service de la femme du peuple, escortée par sa «nourrice», qui joue un peu le rôle de la méchante «reine de la nuit».

Pas simple à mettre en scène, cette fusion du populaire, de l’aristocratique et du divin, puisque c’est le père de l’impératrice, un dieu, invisible et omniprésent, qui arbitre et juge cette fable à la gloire de la maternité. Un peu comme si Wotan était le juge des actions de sa Brunehilde….mariée! Ca se corse! Et c’est l’honneur du metteur en scène suisse Marco-Arturo Marelli d’avoir trouvé un espace scénique, simple et efficace, un plateau tournant qui permet d’alterner à vue les trois mondes, la «wasserette» du teinturier, le palais de l’empereur et surtout les lieux naturels et surnaturels où se déroulent quelques actions décisives. La magie s’insinue par quelques images symboliques, soutenues par de beaux effets de lumière et de miroirs.

Cette simplicité permet d’apprécier l’essentiel : une musique somptueuse, qui tire à toutes les sources de Strauss, des harmonies du Rozenkavalier qui dominent dans le rôle de l’impératrice, aux hystéries d’Elektra qui se retrouvent dans les désespoirs agressifs de la teinturière. Quant aux hommes, leur registre est carrément wagnérien avec le splendide ténor impérial et le robuste baryton-basse de teinturier. La distribution est à la hauteur de l’ambition globale grâce à trois femmes remarquables, servies par un bel instinct scénique: deux sopranos dramatiques, l’élégante Marion Ammann, impératrice à la voix souple et insinuante et la robuste Stephanie Friede en teinturière aux désespoirs agressifs et fulgurants. Et une mezzo, Tanja Ariane Baumgartner, d’une justesse et d’une efficacité redoutables dans le rôle ingrat de la nourrice. Les hommes sont d’un talent égal avec le «heldentenor» Jon Villars, empereur à la voix rayonnante d’une prestance physique remarquable et le très émouvant baryton-basse Thomas Johannes Mayer, encore plus convaincant ici que dans le rôle d’Amfortas, dans le récent Parsifal de la Monnaie. Enfin il faut saluer l’orchestre et son chef Alexander Joel qui défendent avec une rare conviction d’ensemble et des qualités individuelles remarquables une partition d’une redoutable complexité.

J’ai assisté à la première gantoise, au début des vacances de Pâques. La première anversoise  a lieu ce soir. Il faut vous précipiter voir cette œuvre rare et remarquablement incarnée.

Die Fraue ohne Schatten, de Richard Strauss, mise en scène de Marco Arturo Marelli

au Vlaamse Opera d’Anvers, jusqu’au 11 mai.

Info: www.vlaamseopera.be

Christian Jade. (RTBF.be)

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