Gwilym Simcock, l’étoile du nouveau jazz anglais

Jeudi 13 octobre 2011

Soyons honnête : que ce soit en Jazz ou dans la vie courante, on a rarement l’intuition immédiate de se trouver en présence d’une personne exceptionnelle. 

Et c’est une des premières choses qui sautent à l’esprit à propos de ce jeune pianiste anglais. C’est assez agaçant. Il n’y a aucune manière de faire autrement que se joindre à l’avalanche de louanges qui courent déjà sur lui.

Un ami pianiste, en l’entendant, m’avait fait une réaction inattendue : complètement découragé. A quoi bon s’acharner, si une personne plus jeune que soi joue déjà des choses auxquelles on sait ne jamais pouvoir parvenir ?

Evidemment, avec les techniques mises à la disposition d’un artiste en studio, on peut toujours se dire que les disques sont exagérément flatteurs. Ce type au nom inédit n’aurait-il pas « édité » massivement ses productions ? D’ailleurs, il vient du classique, où la quête de perfection mène parfois à une savante chirurgie plastique de la matière sonore.

Donc, il faut le voir en concert. On en crevait d’envie, depuis un ou deux ans. Depuis que l’album « Perception » nous était arrivé, presque par hasard.

Le problème en Belgique, c’est que les artistes émergents, venus de l’étranger, ceux qui comptent vraiment, mettent parfois un temps considérable avant de se trouver dans une salle de concert. On pourrait même ajouter : avec un piano à la hauteur de la situation. Autant les sous-fifres se glissent avec la mystérieuse habileté des imposteurs, autant les réels talents se goûtent plutôt pour nous par les vidéos pourries de YouTube .

On va donc saluer la justesse, l’à-propos du Club Jazz L’F de Dinant, qui avait programmé le Gwilym Simcock Trio le 8 octobre. Saisi à point. Pour une fois, un artiste étranger dans toute la force de son premier  élan. Avec tout le foisonnement à New York en ce moment, d’autres coups seraient à faire, mais passons.

Et donc, le concert était fabuleux. On pourrait se lancer dans une description aussi dithyrambique qu’embarrassante. Le mieux, c’est encore de l’écouter sur Musiq3, puisque « Jazz » en propose des extraits à partir de ce jeudi 13 octobre.

Gwilym Simcock possède une main gauche d’une souplesse exceptionnelle. Il pourrait « tuer » le public en trente secondes. Pourtant, il fait preuve d’une patience, d’un sens de la construction qui montrent qu’autre chose est à l’œuvre.  D’où l’interview qui suit, réalisée juste après sa prestation, dans la nuit dinantaise.

Gwilym Simcock

L’interview

Philippe Baron : Sur le disque « Perception », et sur la partie en trio du double CD « Blues Vignette », vous avez enregistré des compositions ou des arrangements qui utilisent parfois des grooves exceptionnels. Pourtant, vous ne semblez pas sauter à pieds joints dans la tendance « groove » actuelle ?

Gwilym Simcock : Beaucoup de jeunes musiciens, surtout à New York, mettent fortement l’accent sur le côté rythmique. J’adore aussi jouer sur l’aspect rythmique, mais j’ai le sentiment que l’harmonie est négligée dans le Jazz en ce moment. Ou même la mélodie. Pour trouver de la mélodie, on peut aller vers la variété, mais dans la plupart des cas, j’ai des difficultés à y trouver un lien émotionnel.

C’est donc le nœud du problème ? L’émotion ?

GS : Pour moi, faire de la musique, c’est d’abord y trouver l’émotion, et susciter l’émotion du public. Un sentiment de joie, ou de tristesse. Ou, pourquoi pas, qui donne envie de danser. Après tout, c’est aussi une émotion. Certainement.

L’émotion guide également les envies d’écoute que vous pouvez avoir ?

G.S. : je retourne souvent à la musique qui me parle, me fait réfléchir, touche mon cœur. Récemment j’ai composé un morceau, « Barber Blues », inspiré par une main gauche dans une pièce du compositeur américain Samuel Barber.

Vous venez d’une formation classique poussée, vous avez mené une carrière de pianiste classique. C’est toujours le cas ?

G.S. : pas autant que je le voudrais.

Le classique, c’est la meilleure voie pour entrer dans le Jazz ?

G.S. : Ce qui est bien avec le Jazz, c’est que nous venons tous de cultures et d’approches musicales différentes ; il n’y a pas un seul bon chemin. Je ne suis arrivé au Jazz qu’à 15 ou 16 ans; avant c’était le piano classique. Evidemment, le Jazz, c’est surtout l’improvisation, et le Classique surtout la composition. Pour moi, lier composition et improvisation est vraiment important. Mon écriture doit donner une composition qui soit assez ouverte pour laisser de l’espace à l’improvisation. D’un autre côté, lorsqu’on improvise, on veut que l’improvisation ait la forme et l’esprit d’une composition…

Les standards de Jazz semblent pourtant vous attirer. Ont-ils ces qualités ?

G.S. : Des pièces de 32 ou 12 mesures, où tout le monde prend un solo, ça ne m’attire pas toujours. Je trouve assez difficile de faire une « histoire » avec ça. Bien sûr, on joue aussi dans cette tradition-là, en utilisant dans l’improvisation des gammes, des formes, les approches techniques nécessaires. Mais ce que j’essaye de faire, même si je n’y arrive pas toujours, c’est raconter une histoire dans l’improvisation, m’adapter à un contexte musical plus large. Alors, quand les gens me demandent si une pièce est composée ou improvisée… finalement, ça n’a pas beaucoup d’importance : je veux seulement que ce soit un morceau de musique. Et, je le répète, de préférence avec un fort contenu émotionnel. Que le public, en entendant la musique, puisse m’accompagner dans ce voyage.

James Maddren

Le batteur, James Maddren, est ouvert, souriant, dans son expression scénique. Le bassiste Yuri Goloubev, en revanche, a parfois des expressions terrifiantes quand il joue. Mais il faut le connaître. En fait, c’est sa concentration. Il m’a dit qu’à l’époque où il jouait dans un ensemble de musique de chambre, un jour ses partenaires lui dont demandé : « en fait, tu nous détestes ? Tu hais cette musique ? » Mais pas du tout…

G.S. : Ce qui est amusant dans ce trio, c’est que nous avons tous une personnalité affirmée, mais en plus nous sommes des amis proches. Donc, faire un concert ressemble fort à passer une soirée en ville avec ses meilleurs potes. Yuri a une éducation classique comme moi, donc harmoniquement nous partageons beaucoup de choses. Et James vient surtout de la tradition du Jazz, son éducation est plus rythmique. Et ça c’est excitant pour moi, parce que ça me fait jouer différemment.

Yuri Goloubev

La musique comme une conversation entre amis au restaurant ?

G.S. : J’espère que notre musique possède cet élément de conversation, que je Jazz devrait toujours comporter. Mais il faut savoir comment parler à une autre personne. Si tout le monde parle en même temps, ça ne fonctionne pas. Trouver l’équilibre est très important. La musique que j’aime écouter contient cet élément de conversation, où les musiciens élaborent à partir de ce que font les autres. Un groupe de virtuoses qui parlent chacun de leur côté sans mise en commun ne me satisfait pas.

Ce sont des paroles de sagesses, comme si vous aviez déjà toute une vie de musique derrière vous.

G.S. : La musique est toute ma vie. Ce que j’ai voulu faire depuis l’âge de trois ans. La première chose à laquelle je pense le matin, et la dernière quand je vais dormir. Une question de vie ou de mort, la chose la plus importante au monde.

Dont l’aboutissement devrait en être le moment du concert. Or, ça reste un moment plutôt rare.

G.S. : Aujourd’hui, j’ai pris trois trains pour venir d’Allemagne en Belgique. J’ai voyagé sept ou huit heures, pour jouer un concert de deux heures. Demain, à nouveau trois ou quatre heures pour retourner en Angleterre. Douze heures pour jouer deux heures ! On réalise à quel point ces deux heures sont cruciales. C’est essentiel d’y mettre le plus de soi, de donner le plus possible à ce moment-là, pour ceux qui viennent vous voir.

 Le simple fait de jouer du piano est-il déjà un déterminisme pour un musicien et sa musique ?

G.S. :  Enfant, je me destinais à devenir concertiste, avec la compétition que cela implique, dès un âge précoce. Oui, le pourcentage de ma vie passé assis à un piano est vraiment important. Et oui, la connexion avec l’instrument est déterminante.

D’où certains compositeurs classiques ? Certains pianistes de Jazz ?

G.S. : Il y a beaucoup de musiques que j’apprécie. De nombreuses influences. Aussi dans la musique pop ou folk. Je suis un grand fan de Steely Dan, Earth Wind & Fire, Michael Jackson ou Squarepusher. Il y en a tant. Mais le piano est tout. Il peut être un orchestre. Il donne l’opportunité de créer un tel éventail de sons. C’est parfois mauvais, parce qu’il est facile d’en faire trop.

Dites-nous comment vous avez l’habitude de composer.

G.S. : Quand je dois écrire de nouvelles choses, je me retire dans la pièce où se trouve mon piano, avec une page blanche. Et c’est la chose la plus excitante que je puisse vivre : on commence avec quelques notes, et trois ou quatre heures après on a une nouvelle composition. A ce stade-là, il faut encore découvrir si ça vaut quelque chose, si le public voudra l’entendre.

Y a-t-il déjà des musiciens qui jouent vos compositions ?

Toute une série de musiciens plus jeunes – j’ai 30 ans – m’écrivent pour solliciter des partitions. Ca me touche et j’en suis fier. Il est important que la musique vive sa vie, et passe à la génération suivante. Le Jazz se transmet ainsi. J’ai grandi en jouant la musique de Chick Corea, Keith Jarrett, Bill Evans, Herbie Hancock. Des gens que j’aime vraiment. Donc si dans quarante ans mes pièces sont jouées par d’autres en concert, je serais vraiment flatté. Ce serait le succès ultime.

Vous citez des pianistes prestigieux. On pourrait sans doute ajouter Brad Mehldau. Comment vous êtes-vous libéré de leur influence ?

La véritable tâche d’un jazzman, dans cette musique de tradition orale, n’est pas de transmettre note pour note ce que d’autres ont créé avant lui. Il s’agirait plutôt de prendre certains éléments chez chacun qui vont faire votre recette personnelle. Et modifier un seul ingrédient, par exemple remplacer Chick Corea par McCoy Tyner, peut donner un résultat tout à fait différent.

Si vous pouviez rencontrer Miles Davis, et lui poser une seule question, quelle serait-elle ?

G.S. : J’aurais la trouille ! Mais je serais bien curieux de savoir comment il dirigeait ses groupes. C’est un de ses points forts : produire de nombreux groupes où convergeaient de nombreux jeunes musiciens.

C’était un leader redouté, parfois cassant, souvent énigmatique.

G.S. : le « rôle mental » qu’il a pris dans la musique est fascinant. Souvent, son propre rôle comme trompettiste était presque un à-côté. Il dirigeait le groupe par sa présence. C’était un des points forts de son projet. J’aimerais parler de ça avec lui, mais il ne dirait probablement pas grand-chose ! (Gwilym imite la voix cassée de Miles, en faisant des grognements)  Pourtant, c’est un aspect  incroyablement attirant. Des gens comme Wayne Shorter sont passés par là. Lui aussi est devenu un grand meneur avec Weather Report, mon groupe préféré de tous les temps.

C’est si dur, d’être le chef de la formation ?

Pendant le repas avant de jouer, mon batteur, James Maddren, nous a parlé d’un concert sous son nom, qu’il venait de jouer hier. Ca ne lui arrive pas souvent. Et il nous confiait la pression ressentie à devoir diriger le groupe. Comment cela affecte même votre façon de jouer.

Pour vous, ce n’est pas exceptionnel, vous avez dirigé de nombreuses formations.

G.S. : Mais tout de même ! La responsabilité détourne une partie de votre pensée, des capacités de votre cerveau. Comme sideman, il suffit en gros de vous montrer au moment de jouer. Trouver l’équilibre entre la direction d’un groupe et votre jeu est un défi assez pressant. Et Miles faisait ca incroyablement bien.

Votre album favori de Miles Davis ?

Je n’en ai pas écouté tant que ça, mais j’apprécie énormément les concerts de 1964, l’album « My Funny Valentine » .

Entretien : Philippe Baron

Recommandés : « Perception » et « Blues Vignette », tous deux chez Basho Records.   

Un commentaire sur “Gwilym Simcock, l’étoile du nouveau jazz anglais”

  1. Jean-Pol Hiernaux dit :

    Merci, Philippe, pour la retranscription de cette interview, très pertinente, très en phase avec ce merveilleux concert auquel j’ai eu la chance d’assister au premier rang, ayant pu voir littéralement sortir la musique des doigts de Gwilym Simcock, ayant pu capter le moindre sourire ou clin d’oeil de connivence entre ces 3 musiciens d’exception (ah ! ce dialogue d’enfer entre les 3 dans la reprise de « I hear a Rhapsody » lors du rappel …)