Tardi et Manchette: un duo de choc pour une bd aux accents de révolte…
A 65 ans, Jacques Tardi est un des auteurs essentiels de la bande dessinée. Il appartient à cette génération qui a réussi à faire sortir la bd du carcan « enfantin » dans lequel elle était depuis toujours enfermée. Il a fait partie de deux grandes aventures, celle de « Pilote », d’abord, où l’après-mai 68 a offert la chance à de nouveaux dessinateurs et scénaristes de se plonger dans des histoires adultes, dans des graphismes neufs également; celle de « A Suivre », ensuite, où la construction des séries qui y furent publiées était celle de romans graphiques beaucoup plus que de simples albums dessinés.
Toute l’oeuvre de Tardi se décline autour de thèmes récurrents, avec une constance et une fidélité à ses idéaux de jeunesse. Celui de la guerre 14-18, par exemple, avec « La véritable histoire du soldat inconnu » en 1972, « Putain de guerre » en 2008, ou le somptueux travail d’illustration de l’extraordinaire « Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Celine. Autre thème récurrent, aussi et surtout peut-être: celui d’une attitude de révolte face à un univers dans lequel les individualités sont sans cesse brimées, reléguées en arrière-plan des jeux de pouvoir et d’argent. C’est ainsi que le personnage de Nestor Burma (né sous la plume du trop méconnu Leo Malet), un détective privé venu du mouvement anarchiste et pétri de désespérance et de dégoût, a pris vie sous ses pinceaux avec une puissance et une vérité parfaites.

Jean-Patrick Manchette, quant à lui, mort en 1995 à l’âge de 53 ans, a réussi, dans les années 70, à renouveler le genre du polar à la française, en y intégrant les réalités de la violence, de la misère, de la déchéance humaine, du destin individuel ne pouvant déboucher que sur l’échec… C’était, lui aussi, un révolté…
Il était donc normal que les routes de ces deux auteurs se croisent. Ce fut le cas, pour ‘Griffu », dont Manchette fut le scénariste. Et c’est à nouveau le cas aujourd’hui, de manière posthume pour l’écrivain, avec l’adaptation que Tardi a faite d’un des livres de jeunesse de Manchette.
On y trouve tous les ingrédients du polar pur et dur: un tueur à gages, un riche bourgeois à la double vie, un enfant paumé, une jeune femme blessée par la vie, des truands à la limite de la débilité mentale… On y trouve le quart-monde, l’alcoolisme, et la folie… On y trouve, tout au long d’une bande dessinée d’errance et d’effroi, une démesure de violence et de mort…
Tardi a été totalement fidèle au livre dont il s’est inspiré, ne prenant de libertés qu’au travers de quelques raccourcis nécessaires à son adaptation. Le résultat, c’est une oeuvre sombre, puissante, parfois déroutante, toujours passionnante autant que passionnée. Le graphisme de Tardi, un graphisme unique, inimitable, un graphisme noir et blanc, avec une présence omniprésente de l’ombre et de la lumière, ce graphisme accompagne le propos de « Ô dingos ô châteaux » comme aucun autre dessin ne pourrait sans doute le faire. Ce dessin fait partie intégrante, en quelque sorte, du récit. Les personnalités de Tardi et de Manchette, dans ce livre, se mêlent intimement et créent une bande dessinée dérangeante certes, mais d’une noire beauté époustouflante. Et ce n’est pas un hasard si le titre de cet album fait référence à un vers de Rimbaud, autre révolté de la vie, autre errant de l’existence…
Un livre à lire, à posséder dans sa bibliothèque!
Jacques Schraûwen
Ô dingos ô châteaux : Jean-Patrick Manchette et Jacques Tardi – Editeur: Futuropolis



































Cette BD me tente. A noter que le livre avait déjà reçu le grand prix de littérature policière en 1973