Jiro Taniguchi est, dit-on, le plus occidental des mangakas. Mais il est aussi le chantre d’une existence et d’une philosophie typiquement japonaises.
Dans l’univers touffu des mangas, où les productions vite scénarisées, vite dessinées, vite lues et vite oubliées sont, reconnaissons-le, nombreuses, il y a de véritables trésors. Et parmi eux, sans aucun doute, une bonne partie des livres de Jiro Taniguchi.
La plupart des mangas se nourrissent d’abord et avant tout, au niveau du graphisme et du découpage, d’une forme caricaturée de l’expressionnisme. Taniguchi, lui, construit, de livre en livre, ce que j’ai envie d’appeler un graphisme impressionniste… Son dessin, simple sans être simpliste, s’attarde sur des détails insignifiants du quotidien, de la nature, de la ville, de la vie, et ces détails deviennent signifiants, deviennent éblouissements fugitifs et délicats.

Chantre d’un univers qui n’est pas celui que nous côtoyons, dans lequel nous vivons, Taniguchi l’est encore plus dans son dernier opus, « Furari », qu’on pourrait traduire par « Au gré du vent ». Mais cette culture étrangère, l’auteur nous la montre bien plus qu’il ne nous l’explique. Il nous la dévoile uniquement par petites touches, et c’est ce qui me fait l’appeler un dessinateur impressionniste.
L’histoire est simple: au dix-neuvième siècle, un quinquagénaire arpente les rues d’Edo, ancienne capitale du Japon, les mesurant sans cesse, lentement. Ce faisant, il regarde vivre la ville, les gens. Et les êtres qu’il croise le font rêver. Il se rêve chat, il se rêve tortue, oiseau… L’errance sereine est son monde, un monde dans lequel il est une porte ouverte sur la réalité et ses possibles. Taniguchi nous fait ainsi partager les découvertes de cet homme anonyme, ses rencontres: un poète, un comédien ambulant, des pêcheurs, des vendeurs de nourriture, des animaux… La nature, aussi, les cerisiers en fleurs, la pluie, la neige, l’orage…
Ce sont de longs et lents voyages au plus profond de l’humain que nous offre de vivre Taniguchi.
La mise en scène, la mise en images de Taniguchi se construit en chapitres qui sont autant d’unités narratives. Je sais que d’aucuns disent, ici et là, que Taniguchi se répète, et que l’errance contemplative devient chez lui une habitude, une routine. Je ne partage vraiment pas leur avis. Taniguchi est un poète du dessin, de la bande dessinée. Et Furari est, à mon humble avis, un de ses meilleurs albums, un de ces livres, rares, dont on sort, la lecture finie, avec l’envie de s’y replonger pour en savourer les dessins et leur ambiance tout en sérénité!
Jacques Schraûwen
FURARI de Jiro Taniguchi, aux éditions Casterman


































