Aucun jazzman belge n’est publié sur ECM,
à la différence des Suisses, des américains bien entendu, d’un charter de nordiques et même d’une iranienne. Mais pourquoi?
Manfred Eicher, le célèbre producteur, se défend d’une antipathie à l’égard de la scène belge: « C’est un hasard. Je sais que votre pays comprend de nombreux grands talents, mais l’occasion ne s’est tout simplement pas présentée ».
En fait, si. Mais elle a été ratée. C’était dans les années 70, Philip Catherine avait le vent en poupe. Le son, l’attitude du guitariste belge avait attiré l’attention de Manfred Eicher. « Il avait apprécié « September Man », se rappelle Philip, mais pas « Guitars ». Pour rappel, « September Man » était un projet jazz-rock puissant, voire un peu free, avec Palle Mikkelborg (tp), Charlie Mariano (sax), Jasper Van’t Hof (keyb), et une rythmique américaine établie en Europe à l’époque, John Lee et Gerry Brown. « Guitars », en revanche, s’il faisait apparaître les mêmes musiciens, représentait une nouvelle approche. Marc Moulin avait travaillé étroitement avec le guitariste belge, amené l’esprit de certaines productions pop (travail du son, surimpressions), combiné virtuosité et lyrisme. Des hymnes catheriniens comme « Homecomings » ou « René Thomas » ont forgé la légende de ce disque, malheureusement jamais réédité en CD. Il est considéré, n’en déplaise à notre ami allemand, comme un des « classiques » du Jazz de notre pays.
Comme Philip en témoigne, Manfred Eicher avait souhaité l’inclure dans ce qu’on appelait « l’écurie » ECM. « Le problème, c’est qu’il ne m’a jamais proposé de contrat! J’avais demandé ses intentions à ce sujet, sans obtenir de réponse. Marc Moulin, en revanche, avait obtenu pour moi un contrat avec Atlantic via Bernard de Bosson ». Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’Eicher ne fait jamais de contrat. Et ce fut donc Atlantic. Avec des projets superbes – on peut ajouter »Babel » aux précités – mais jamais réédités, et donc introuvables en dehors des sites d’occasions vinyles. Alors qu’ECM maintient depuis 40 ans la disponibilité de la plus grande partie de son catalogue…
Je me permets d’ajouter que, jeune passionné de Jazz, et chroniqueur pour Marc Moulin à l’époque de ces discussions, je me souviens très bien d’un autre argument employé par mon regretté prédécesseur pour préférer Atlantic à ECM; j’entends encore Marc me dire: « j’ai déconseillé à Philip de devenir l’esclave de Manfred Eicher ».
Il existait, en effet, un « système » Manfred Eicher, dont le fantasme était de proposer des combinaisons parfois aussi géniales qu’improbables. « Quand j’ai amené Egberto Gismonti à Oslo pour enregistrer « Magico » avec Charlie Haden et Jan Garbarek, dit Manfred avec fierté, ils n’avaient jamais joué ensemble ». Pensons aussi à John Abercrombie, mis à toutes les sauces par l’homme de Munich, peu à peu coupé de la scène jazz-rock qui avait fait son premier succès, pour se retrouver dans un créneau « musique de chambre » plus dans la ligne. On peut comprendre à quoi Moulin faisait allusion. Philip aurait pu devenir l’équivalent de la « Martine » de Marcel Marlier: Philip avec Jan Garbarek (inévitable), Philip avec Keith Jarrett (ce qui fait tout de même rêver), Philip avec une harpe éolienne, Philip et les Voix du Tadjikistan, Philip sur une guitare baroque… On aurait détesté certaines alchimies, certainement adoré quelques autres, et rêvé sur les pochettes. Mais est-il trop tard?
Après toutes ces années, le miracle pourrait encore se produire. Invité récemment par la Cinematek pour la projection à Flagey du film à sa gloire, « Sounds And Silence », Manfred Eicher a rencontré Philip. Qui sait? D’autant plus qu’il souhaitait cette rencontre. Ils se sont dit qu’un jour, peut-être, il faudrait faire quelque chose ensemble. Cela rappelle l’histoire de Duke Ellington, qui met trente ans à faire un disque avec Coleman Hawkins, et lui demande avec une feinte anxiété, le jour de la séance, « ne crois-tu pas que ce soit trop tôt »?
Quelques bonnes âmes en Belgique (j’admets en faire partie), auraient volontiers profité de l’occasion pour faire coup double: mettre en présence le guru ECM et l’envoûtante Mélanie De Biasio. Patrick Bivort, qui présentait à Flagey le film Sounds And Silence, et animait ensuite le débat avec Manfred Eicher, avait accepté de tenter le coup. « Elle était dans les coulisses, mais Manfred parlait avec d’autres personnes. Au moment que j’ai jugé propice, elle avait disparu! J’ai eu beau tourner la tête dans tous les sens, pas moyen de la trouver ». Encore un rendez-vous manqué, entre la scène belge et la firme indépendante européenne la plus prestigieuse. Et quand on rate un rendez-vous avec Manfred, ça peut prendre un certain temps, avant d’avoir une autre chance.
Mais revenons à Philip Catherine, qui vient de publier un premier disque chez Challenge: « Philip Catherine Plays Cole Porter » . Cela veut-il dire que les ponts sont rompus avec Dreyfus Jazz, qui publiait ses disques depuis le milieu des années 90? « Non, on pourrait toujours se retrouver pour d’autres projets. Il y a quelques années, j’avais fait entendre à Francis Dreyfus une maquette, où j’interprétais des standards de Jazz, un peu dans l’esprit du CD Cole Porter actuel. Il avait adoré, je ne l’ai jamais vu prendre son pied à ce point en écoutant une démo. Et puis, après avoir passé un très bon moment, il m’avait dit: »on ne peut tout de même pas sortir ça! » Il avait sans doute une autre façon de voir Philip Catherine chez Dreyfus, d’autres fantasmes, je ne sais pas« .
Et de fait, on peut difficilement imaginer deux disques plus différents que « Live In CapBreton » (Dreyfus), et l’album Cole Porter (Challenge). Ce sont deux grands disques de Philip Catherine, aux approches peu conciliables. Improvisation complète dans le premier cas, et priorité à la mélodie dans l’autre. Le plus comique, c’est que le contrebassiste de « CapBreton », Hein Van de Geyn, est aussi le producteur de Challenge. Philippe Aerts en est le bassiste, et nous confirme: « Nous sommes arrivés en studio, et découvert que Hein avait préparé soigneusement les arrangements. Au lieu de l’habituelle partition chiffrée, il avait tout écrit, dans les moindres détails. On se retrouvait avec un papier long de quatre ou cinq pages par morceau. Pas question de se lâcher comme dans un concert« . Mais Philip est ravi: « Il y avait longtemps que je souhaitais un projet où je jouerais simplement la mélodie, où la guitare pendrait en quelque sorte la place d’un chanteur. Mais si on y regarde de plus près, l’improvisation n’est pas absente de ce disque. Le pianiste Karel Boehlee et moi-même, nous avons tenté de fondre l’improvisation dans la force des mélodies de Cole Porter« .
Philip foisonne d’envies musicales, d’espoirs de publication. Comme si les années qui passent augmentaient chez lui l’urgence de laisser des traces. Il est stimulé par le trio avec le jeune batteur Antoine Pierre, enthousiasmé par ses duos avec le pianiste Nicola Andrioli, ceux avec Jacky Terrasson. Il rêve de refaire un album avec des cordes. Entre autres. On se dit que trois labels ne seraient pas de trop, pour suivre son rythme.
Philippe Baron





































