L'interview d'Edouard Baer pour "Ouvert la nuit"

Edouard Baer est Luigi dans "Ouvert la nuit"
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Edouard Baer est Luigi dans "Ouvert la nuit" - © DR

Si on a tous en tête son monologue dans "Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre" sur la situation des scribes, Edouard Baer a prouvé depuis lors qu’il est à l’aise dans tous les milieux : cinéma, télévision, théâtre et radio. Sa personnalité unique en son genre de dandy au timbre de voix immédiatement reconnaissable attire la sympathie. Pour son troisième film "Ouvert la Nuit", il devient Luigi, un directeur de théâtre en difficulté financière qui va entamer un périple nocturne à travers la Ville Lumière pour sauver son établissement. 

Interview

Comment est né le projet d' "Ouvert la nuit"?

Edouard Baer : Eh bien, je voulais faire un portrait d’un personnage qui nous accompagnerait une fois que le film s’est éteint, qui reste dans nos cœurs et qui nous soutienne un peu quand on est un peu pessimiste, quand on n’a pas le courage de sortir de chez soi, quand on n’a pas envie d’aller à l’aventure, à l’inconnu, voilà donc je voulais faire un personnage, c’est autour… C’est un personnage de cinéma qui s’appelle Luigi et je crée une histoire autour de lui et de son style de vie assez singulier.

Est-ce que cela vous démangeait de revenir derrière la caméra aussi 12 ans après votre dernière réalisation "Akoibon" ?

Non, j’ai attendu beaucoup parce que je préférais faire des spectacles, parce que je n’étais pas entièrement content de ce que je faisais à la réalisation de cinéma jusqu’ici. Donc, j’ai fait quatre ou cinq spectacles, qui se sont bien passés, d’ailleurs on les a joués à Bruxelles, pas dans d’autres villes, j’espérais jouer au Grand Théâtre de Namur mais on ne les a pas joués, et après je me suis dit : " Là je suis prêt, cette histoire-là que j’ai envie de raconter, elle sera mise au cinéma ". 

Justement par rapport à ce personnage Luigi, on a l’impression qu’il y a beaucoup de vous dans ce caractère, cette manière qu’il a de déclamer, cette passion du verbe, cet amour du mot…

Disons que je l’habite par mon corps !  C’est moi qui le joue.  Mais après, c’est plus de l’observation de gens qui j’ai croisés depuis que je me balade dans ces milieux artistiques-là, puisque c’est un personnage de théâtre, un personnage de coulisses, comme ça pourrait être un producteur de cinéma, ça pourrait être un directeur de journal. Ce sont les mecs qui sont derrière, qui veulent que les choses se fassent, qui ont le goût des artistes, qui ont le goût que les choses arrivent, que les projets se concrétisent, et puis des gens de la nuit, des gens dans les bistrots, les gens qu’on rencontre dans la vie de hasard, dans la vie de comptoir.  Et tout ça s’est congloméré, ça fait ce personnage-là, oui.

Luigi est un personnage assez fascinant, il fascine son entourage, il bouge tout le temps, il ne s’arrête jamais, il virevolte en permanence. J’imagine que son attitude a beaucoup influencé votre manière de réaliser avec cette absence de coupe, la technique du plan-séquence et cette spontanéité…

C’est son style à lui.  C’est-à-dire que la mise en scène suit le personnage. C’est un personnage qui ne s’arrête pas, pour moi c’est un personnage qui ne s’assoit quasiment pas, il est en mouvement, alors je ne sais pas s’il est en fuite ou en enthousiasme : c’est toujours les deux, quand on court, si on voit l’aspect négatif on dit : "Tu fuis", puis après on dit : "Bah non tu vas de l’avant, tu vas vers quelque chose, tu es généreux, tu es courageux". Alors, il a sûrement les deux aspects et la mise en scène effectivement a un côté… oui, il y a des plans-séquences, il y a du mouvement, la caméra est tout le temps un peu en retard sur lui, il se fait surprendre, on y va, on le suit. Il y a une énergie, j’espère, qui passe dans le film parce que j’aime bien. J’ai gardé ça du théâtre, le théâtre c’est en direct, le cinéma trop souvent on sent déjà que c’est en conserve, que le tournage a déjà eu lieu et c’est un peu dommage. Je trouve que c’est agréable dans une salle de cinéma, de re-vibrer pour les personnages comme si ça arrivait en même temps qu’on le regarde. 

Est-ce que ça influence aussi votre manière de réaliser ? Ce personnage de Luigi est aussi une envie de partir vers de nouveaux horizons à travers ce Paris by night ?

Oui, absolument, en plus je voulais voir…  Ça se passe vraiment une nuit dans Paris, donc c’est un portrait de Paris aussi, et c’est Paris vu à travers les yeux de Luigi. C’est quelqu’un qui voit de la lumière, qui voit de la couleur là où on verrait du noir et blanc, il voit du brillant là où on verrait du terne, enfin c’est quelqu’un qui… Il a le goût des gens et des décors.  Il voit du talent là où on ne voit rien.  Et c’est vrai que la nuit les villes sont… Ce qui est beau la nuit ce sont les lumières de la nuit parce que le reste, on ne le voit pas dans l’obscurité.  Et la nuit donne une chance aux endroits qui ne sont pas beaux.  C’est-à-dire que les endroits qui sont moches deviennent mystérieux tout à coup.  Les endroits qui sont beaux sont encore plus magnifiés par la lumière, mais j’aime bien que tout le monde ait sa chance la nuit et que les pas beaux par une lumière, par un côté un peu mystérieux, deviennent des points d’interrogation.  Rien n’est vraiment laid la nuit.  Et pour les gens aussi. 

Paris est vraiment un personnage à part dans le film.  Ce qui est très intéressant c’est que c’est une ville qui a déjà été de nombreuses fois utilisée au cinéma, mais vous faites quelque chose d’assez particulier.  Vous la filmez de nuit, on passe par des points inconnus, il y a une sorte de magie qui se dégage finalement de cette manière dont vous représentez la capitale à l’écran.

Je vous remercie.  C’est-à-dire, ce n’est pas un film publicitaire pour Paris, c’est pas le Paris des monuments, je n’oserais pas faire " La Grande Bellezza ", je ne saurais pas le faire avec Paris, un film en hommage à la Tour Eiffel, donc c’est pas non plus le Paris des films entièrement américains avec Montmartre ou les Champs Elysées. Ce n’est pas le Paris 100 % de banlieue, misérabiliste dans le genre film social, vous voyez des films magnifiques comme ça, mais c’est vraiment le Paris du personnage. Luigi ce qu’il aime c’est les gens, il a rendez-vous avec des gens la nuit, c’est les personnages, c’est presque plus des visages et des murs.  Parce qu’on n’est pas tout le temps sur fond de Tour Eiffel. Enfin parfois on l’est, mais à Paris il y a des endroits qui sont ni surbranchés, il y a de tout, c’est un personnage curieux, il nous emmène partout, dont ici d’ailleurs.  Là où on tourne, ici au J’Go.   

Il y a ce road movie, il y a aussi ce buddy movie, un petit peu de réalisme magique, une ode à la vie nocturne, à Paris.  Comment avez-vous synthétisé finalement toutes ces envies et ces influences ? 

Il y a un fond, effectivement, qui est ce milieu de gens du spectacle, des gens de la nuit, et puis, il faut que ce soit narratif, un film. Je ne crois pas que ça doive être abstrait, on voit même que des gens qui viennent de l’art abstrait comme Steve McQueen le réalisateur britannique, quand il fait du cinéma il fait des films très narratifs.  Donc, je cherchais une histoire pour me trimbaler là-dedans et je trouve qu’effectivement le buddy movie c’est-à-dire deux personnes qui ne doivent pas être ensemble et qui vont chacune apprendre l’un de l’autre et qui se transforment entre le début et la fin du film, c’est un truc formidable, donc c’est une forme assez classique. - M. Christophe très discrètement nous apporte un petit peu de boudin aux pommes, on ne va pas cracher dessus hein.  On ne l’a pas demandé bien sûr, il se trouve que ça arrive, le mec qui est en présentation : bonjour, connaissez-vous notre boudin aux trois pommes ?

Il se trouve que c’est délicieux aussi.

Eh bien voilà, il y a la toile de fond, un personnage, et puis l’envie d’essayer de faire une histoire qui reste crédible, une histoire un peu haletante de quelqu’un qui a une nuit pour sauver un théâtre qui doit trouver de l’argent, donc il a une mission. 

Deux des activités pour lesquelles on vous connait le plus sont le cinéma mais aussi le théâtre.  Vous immiscez le spectateur dans les coulisses d’un grand théâtre parisien, est-ce que c’était aussi un désir de rassembler ces deux grands moteurs dans votre vie ?

J’aime beaucoup les films de coulisses.  De toute façon, c’est peut-être un peu pompeux, mais faire un film c’est rentrer dans les coulisses de quelque chose.  Alors ça peut être dans les coulisses de quelqu’un, c’est-à-dire qu’il y a la face extérieure qu’on présente au monde et puis il y a des choses cachées derrière. Donc tout à coup un théâtre, c’est un lieu où les coulisses sont symbolisées.  Ce qui n’arrive pas dans beaucoup de métiers : la partie officielle et la partie cachée sont moins symbolisées.  C’est-à-dire souvent quand on va au bureau, on se tire toute la journée et on ne se déboutonne qu’à la pause déjeuner ou quand on rentre à la maison.  Au théâtre il y a vraiment la scène et la coulisse. Donc c’était chouette de voir par derrière, par le petit bout de la lorgnette, par la coulisse, et puis c’est un endroit où il y a à la fois des bureaux, le public, les artistes, cette urgence de la représentation du soir, donc il y a beaucoup d’énergie dans un théâtre.

C’est aussi le lieu de la création artistique que vous connaissez bien.

Oui je connais parce qu’on a monté beaucoup de spectacles et ça m’amuse de voir… D’ailleurs mon personnage Luigi, quand il arrive dans la salle de théâtre, parce que lui est habitué aux bureaux, aux coulisses, aux couloirs, il est intimidé. Il se trouve que dans le film il y a grand metteur en scène japonais, on imagine une sorte de Patrice Chéreau japonais, de Peter Brook ou de Bob Wilson japonais qui est là en train de faire une mise en scène qui a l’air étrange, je ne suis pas sûr qu’on ait envie de voir le spectacle qui a l’air un peu cérébral, un peu austère, mais avec Michel Galabru.

Vous offrez un magnifique hommage aussi à cet immense acteur qu’était Galabru, j’imagine que ça doit être émouvant aussi de lui avoir offert ce dernier rôle…

C’est-à-dire que c’était surtout joyeux parce qu’évidemment on n’imagine pas que c’est le dernier rôle vu comme il a été… C’est rare d’être jusqu’au moment de sa mort, aussi vivant, aussi énergique, donc pour nous c’était surtout très joyeux, c’était un formidable clin d’œil.   C’est après que tout à coup, on s’est aperçu qu’il y avait une sorte de… C’est un coup étrange du destin parce que ses derniers mots dans le film c’est " On ne sait jamais ce que l’avenir vous réserve ". 

C’est une belle collaboration…

C’est merveilleux de travailler avec Galabru.  Vous savez quand on admire des gens depuis qu’on est gamin, et tout à coup, le fait de travailler avec eux, de tourner avec eux, c’est un rêve dans tous les métiers, de travailler avec ses maîtres c’est chouette.

Il y a aussi quelque chose qui m’a beaucoup frappé, dès le début, quand on est plongé dans la vie du théâtre, dans ses coulisses, vous arrivez aussi à impliquer les spectateurs qui ne connaissent peut-être pas cet univers de façon très crédible en évoquant la dureté économique, les soucis d’argent, et en même temps vous présentez une galerie de personnages à la fois atypiques, je pense notamment à celui qui a son cache-œil…

Pat.

Pat, oui.

Patrick Boshart.

Et en même temps des personnages crédibles, c’est un instinct presque naturel pour vous d’écrire ce genre de personnalités ?

En tout cas, il y a des personnages extravagants dans la vie mais il ne faut pas que la caméra les traite avec extravagance et de filmer de la même manière quelqu’un qui a l’air un peu effacé, quelqu’un qui en fait des caisses.  C’est vrai que ce métier-là attire non seulement sur scène mais aussi dans des métiers de bureaux des gens un peu atypiques puisqu’on travaille avec des horaires très différents, c’est un engagement un peu différent peut-être du métier plus traditionnel, avec des horaires plus traditionnels. Donc il y a aussi en coulisses…il y a des personnages quoi.  A la technique, souvent les techniciens de théâtre, les techniciens de cinéma aussi sont des personnages, vous connaissez aussi des personnages dans l’édition, dans le livre, il y a des gens qui fabriquent des livres, ce sont des personnages.  Il y a des métiers comme ça.  Comme il y a… Dans des garages parfois y’a des mecs… Voilà moi j’aime bien quand des gens dans la vie qui peuvent faire un métier dit normal, sont des personnalités fortes. 

Et vous avez aussi apporté un grand soin à tous ces personnages secondaires, dans l’écriture, dans les répliques, c’est aussi un vrai plaisir pour vous …

Ah oui, mais c’est écrit vraiment sur mesure.  Moi j’aime bien savoir pour qui je vais écrire avant parce que chacun a une façon de parler différente, ce serait dommage de ne pas s’en servir, de ne pas se servir du talent, du phrasé de chacun. Donc on dialogue suivant les acteurs, et le film est aussi une rencontre avec tous ces personnages.  Mon personnage sert pour le spectateur et surtout le personnage de Sabrina Ouazani, qui est la plus normale entre guillemets, servent à rencontrer plein de gens, voilà, des ombres de la nuit, des visages qui surgissent dans l’obscurité des lumières comme ça, oui.

Il y a évidemment Audrey Tautou mais surtout Sabrina Ouazani qui devient finalement votre complice source de tension mais également d’affection. Comment est-ce qu’on trouve ce partenaire idéal qui est le parfait contrepoint de la personnalité un peu fantasque de Luigi ? 

C’est vrai.  C’est le parfait contrepoint, c’est une femme, moi non, elle est plus jeune que lui, elle est clairement arabe, même si ce n’est pas dit dans le film, on tourne avec ce qu’on est à sa naissance, et puis dans le film elle incarne un peu l’esprit de sérieux, c’est quelqu’un qui a eu sûrement une vie plus dure, qui est le fruit d’une méritocratie, qui a travaillé très dur, qui ne voit pas la vie avec légèreté comme lui.  Donc c’est vraiment deux façons d’aborder la vie très différemment mais le film ne la juge pas, le film donne aussi raison.  L’idée c’est pas de se dire c’est génial, il faut être comme ça.  C’est un personnage qui… Le personnage est poussé un peu dans ses retranchements, dans ses contradictions, et parfois c’est elle qui a raison de dire c’est sérieux la vie, parfois il y a des décisions à prendre, il y a des rendez-vous à ne pas manquer, il y a des serments qu’on ne trahit pas, il y a des gens qu’on ne lâche pas, voilà, y’a une petite leçon de morale qu’il se prend dans la gueule.

Et Audrey Tautou c’était une évidence pour le personnage de Nawel ?

Audrey Tautou c’est un miracle de l’avoir, parce que ce n’est pas le personnage principal, donc elle l’a vraiment fait parce qu’elle a aimé le scénario, par plaisir, par gratuité, C’est… ben oui parce que tout d’un coup incarner l’autorité avec tellement d’humour et de charme, c’est très difficile quoi.  Mais Audrey Tautou, du haut de… Elle a cette silhouette toute fine, et tout à coup elle a une autorité extraordinaire et puis un sens de l’humour qui transparaît beaucoup je trouve, dans le film.

On peut dire que vous êtes aussi connu pour vos bons mots, pour votre sens du phrasé, il y a évidemment des dialogues qui sont à la fois hilarants dans le film, vraiment, les répliques… Comment vous vient cette envie de sublimer les mots au cinéma ?

Je ne sais pas.  Ça m’amuse beaucoup, moi j’aime beaucoup les films de dialogues.  Je n’aime pas les punchlines, j’aime pas le mot qui n’est pas dans la phrase, parfois il y a un bon mot sur une histoire drôle qui ne marche pas au cinéma.  Ce qui marche bien je trouve ce sont les mots en situation, c’est la réalité des personnages, leur façon de réagir, c’est l’inattendu quoi.  Tout à coup il y a des mots quand une conversation est vraiment un peu baroque sur c’est pas du tout le moment, sur des théories sur les danses africaines, qui je pense est drôle mais elle n’est pas drôle, c’est pas des gags, tout à coup la situation est un peu…

Ça offre des situations inattendues.

C’est drôle parce que mon personnage tente des blagues, il croise un mec dans la rue il dit : " J’ai envie de vous peindre ", bon ça c’est la folie de ce personnage.  Et puis il y a des moments comme quand il arrive dans le zoo, il y a une gardienne de zoo qui est juste fascinée par le monde du showbiz, elle pense qu’il doit connaître Catherine Deneuve, donc il y a un dialogue un peu surréaliste autour de l’actrice, si elle est sympa ou pas, avec l’idée qu’elle recueille des animaux blessés chez elle. 

Et comment est-ce qu’on pourrait qualifier l’humour du film ? Il y a du burlesque, il y a de la fantaisie, du surréalisme, de la comédie italienne et même un petit peu de Woody Allen. 

Alors moi, ça me va très bien les cinq.  On garde la question ! (Rires) Je ne sais pas, je ne me dis pas ça, c’est des influences, c’est qu’effectivement moi j’aime beaucoup la comédie italienne, j’aime beaucoup la mauvaise foi, j’aime beaucoup les fanfarons quoi.  J’aime beaucoup Gassman.  Dans la comédie anglaise j’adore l’autodérision. Chez Woody Allen j’aime beaucoup les humours désespérés un peu pathétiques quoi, l’humour de la loose totale, et puis le burlesque, c’est des personnages, c’est des façons de bouger.  Enfin, il y a des personnages qui sont burlesques, il n’y a pas besoin parfois d’un gag, c’est juste une façon d’être, de marcher, de bouger.  Et puis il y a la comédie de situation aussi, la comédie qui est plus française, de boulevard, de vaudeville, d’ouvrir un placard et dire : " Ciel mon mari ! ".  Il y a un truc comme ça.  De se retrouver dans des gaffes, des malentendus, j’aime beaucoup ça, la comédie de quiproquos, j’adore ça.

On vient de Belgique et on peut parler du surréalisme ou même du réalisme magique à la belge, vous arrivez aussi à vous extraire par la nuit, par Paris du continuum de l’espace-temps et faire quelque chose à la fois ancré dans une réalité tangible qu’on connaît et en même temps presqu’évanescente.  C’est vraiment un sentiment d’euphorie, un sentiment très fort pour le spectateur.

Oui, c’est un regard que l’on pose qui rend les choses bizarres, magiques, ou surréalistes, et tout à coup quand on prend du recul sur les situations, tout à coup le mec, qu’est-ce qu’il a comme métier ? Il doit trouver un singe dans Paris la nuit.  Si on y pense, c’est aberrant.  C’est la réalité de son métier.  Il a besoin d’un singe pour le spectacle qui se joue, et en même temps c’est complètement fou de se retrouver main dans la main avec un singe dans Paris, à essayer de lui faire boire de cocktails.  Bon… Alors il y a des situations oui qui sont un peu surréalistes, mais qui sont ancrées, ce sont des choses qui lui arrivent vraiment.  Je ne voulais pas qu’on perde la réalité de ce qui arrivait au personnage. C’est sa vie qui est comme ça, d’un degré de fantaisie et d’imprévus qui devient surréaliste. 

Luigi est définitivement quelqu’un de difficile à saisir, c’est aussi un personnage qui est aimé par son entourage mais qui a aussi parfois un fond… On va dire qu’il est de très mauvaise foi. On voit aussi à la fin qu’il a des rapports très furtifs avec sa propre famille. Ce basculement vers la mélancolie c’était quelque chose de voulu aussi ? 

Oui parce que je voulais secouer le personnage.  Que ce ne soit pas trop complaisant.  Et puis ça m’intéressait de voir pourquoi est-ce qu’il y a des gens dans la vie, j’ai l’impression à qui on pardonne plus qu’à d’autres.  Il y a des gens qui peuvent sortir des clous et on ne leur en veut pas.  On a eu ça un moment en France avec Gérard Depardieu, il peut aller très loin dans la provocation, j’ai l’impression qu’on peut l’aimer très loin. Des gens le lâchent en route mais il y a comme ça des gens dans la vie, on le sait bien, qui font une petite bêtise, plus personne ne les aime, puis il y a les autres… Et je pense que les gens sentent au fond que Luigi a du cœur malgré tous ses défauts, parce que ça tient son truc, ça tient sa petite entreprise, son théâtre, il les règle ses salaires et puis il ne triche pas. Il n’a pas une autre vie, il ne rentre pas chez lui le soir, il vit vraiment ses problèmes toute la journée.  Il n’a pas de refuge, il n’a pas de plan B.  Ça c’est sympathique.

C’est drôle aussi de le voir déambuler avec cette tenue en compagnie de Sabrina Ouazani qui est aussi avec ce smoking…

Oui ils sont en smoking tous les deux.  Ça c’est un petit hommage aux comédies anglo-saxonnes qui se passaient à Paris dans les années 60-70, des comédies très chics, où l’on voit Peter O’Toole dans Paris, ou bien " Wat’s New Pussycat ? " avec Woody Allen, ou d’autres films avec Audrey Hepburn, il y a effectivement le côté d’un Paris vu par les Anglo-saxons.  Et puis j’ai cherché aujourd’hui quelle est la raison d’être aussi chic en smoking, c’est plus lié à la vie mondaine, ça n’existe plus tellement la vie mondaine en smoking. Elle est serveuse et lui est directeur de théâtre comme si un mec allait poinçonner les billets.  Mais à l’image ça reste… ça fait une image aussi rêveuse.  Tout à coup quand ils sont dans le zoo le soir, ils escaladent le mur du zoo, ce sont des choses un peu enfantines de se retrouver en tenue de soirée en train d’escalader un zoo pour trouver un singe. Moi je trouve que si ça nous arrive dans la vie, on se dit qu’on mène encore une vie qu’on aurait rêvé d’avoir enfant.

C’est vrai.  Et on peut aussi souligner le travail remarquable d’Yves Angelo à la photographie.

Yves Angelo, c’est très beau.  C’est très beau de faire la nuit comme ça. Ces éclats de lumières, de couleurs, on a vraiment saturé beaucoup les couleurs. Et puis la fluidité à la caméra… Non, je trouve… Oui c’est très rare, c’est très beau ce qu’il a fait.

Ça participe aussi à ce monde enchanteur, doux et très plaisant que dégage le film.  Je vais encore parler de Luigi. Il y a une scène hilarante, celle où il fait une déclaration d’amour à Audrey Tautou qui est à côté de son mari. On ne sait plus du tout s’il y croit une seule seconde ou pas.

Je crois que oui, on est poussé dans la logique de la comédie italienne, c’est-à-dire c’est comique, pathétique, c’est monstrueux, il la demande en mariage au milieu de la nuit après avoir escaladé sa fenêtre, devant son mari et son fils. Il y a le mari qui est là, il lui dit : "Mais ne t’inquiète pas, tu viendras nous voir…". Enfin je ne sais pas, c’est pousser l’égoïsme et l’état d’épuisement jusqu’à la folie oui.

C’est un grand provocateur.

Je pense qu’il y a une part d’inconscience aussi, de distraction, qui est une forme d’égoïsme. 

Par rapport à tout ce qu’on a dit, à tout ce qu’on a mangé aussi…

On a un peu mangé, pardon.  Il y a eu des pauses.

Je voulais savoir comment est-ce qu’Edouard Baer se définit comme artiste ?

Ouh là !  Alors là je ne saurais pas, c’est des mots tout à coup très… Non je ne me définis… Non, pour moi faire des choses à l’artiste, j’aime bien l’expression "à l’artiste", c’est-à-dire de faire les choses à l’instinct, au goût, c’est-à-dire même si on peut avoir appris des choses techniquement, même si on peut réfléchir, se dire intellectuellement ça c’est mieux, ou dire ça c’est plus compréhensible pour le public, à un moment quand on se lance il faut faire les choses à l’instinct, au goût. Même si on dit : "Oh lala ce n’est pas comme ça", c’est de se faire un petit peu confiance et de s’abandonner un peu, c’est ça faire les choses "à l’artiste", c’est faire confiance dans sa manière.  Sans se dire qu’on a un style ou une manière, c’est de s’abandonner un peu et de faire les choses que votre fantaisie vous dicte plutôt que la raison. 

Et si on vous demandait votre métier, qu’est-ce que vous répondriez ? 

Moi j’aime bien les choses autour du monde du spectacle, et d’essayer de " Ré-enchanter le monde à coup de spectacles dans la gueule " !  (Rires) Un truc comme ça, mais avec ce ton-là, si je le disais sérieusement ce serait grotesque.

Il y a de la tendresse, de l’humour, de la poésie, de la vie, de l’improvisation, quelle serait votre définition de la tendresse ? 

"La tendresse, c’est ne rien dire et rester là". La tendresse c’est l’amour qui reste quand le désir s’est exprimé quoi.  C’est…  Je ne sais pas, c’est un truc un peu… C’est un type de bouleversement, c’est une envie de prendre l’autre dans ses bras. Il y a un truc assez physique aussi, c’est un truc charnel avec un autre type de désir que le désir de pénétration ou de jouissance, qui est un désir de s’étreindre, d’étreintes.  Oui. 

Est-ce que "Ouvert la nuit" est un film qui vous ressemble beaucoup ?

Oh oui.  Oui, mais pas le personnage.  Mais le film, oui.  Beaucoup.  C’est un film extrêmement… où je m’identifie complètement, oui, du début à la fin, des autres personnages, jusqu’à la chanson d’Alain Souchon, de Galabru à Sabrina Ouazani, des copains, de Pat, d’Atmen Kelif, d’Audrey Tautou, je m’identifie à ce mélange de tout ça, cette vie-là, cette atmosphère-là, complètement, vraiment. 

Et enfin, écrire, scénariser, dialoguer, réaliser, jouer, c’est un métier à plein temps ?  C’est ce qui vous plaît aussi ?

Ben oui, parce que moi, je ne fais que me balader en pensant à comment essayer de faire des films ou des spectacles.  Tout est lié.  Je ne me dis pas vivement que ce soit fini pour passer à autre chose, je n’ai pas autre chose.  Le reste je le ramène à ça.  J’ai envie de sortir avec des gens que j’ai envie de filmer ou à qui j’ai envie de raconter des histoires, ou dont les histoires m’intéressent.  Enfin oui, c’est des métiers qui n’en sont pas, qui vous imprègnent et qui… Oui, c’est des identités totales, un peu.