Jean-François Bernardini nous a reçu lors de son passage à Bruxelles. Écho d'un entretien réfléchi et délicieux.
I Muvrini fait partie de ses groupes qui façonnent le paysage musical francophone depuis plus de 30 ans. Sans faire beaucoup de bruit mais avec succès. Et toujours avec le corse comme instrument pour porter leurs convictions de tolérance et d'ouverture à l'autre.
Sans être inconditionnel de leur musique, on a toujours été fasciné par le charisme et l'aura bienveillante de Jean-François Bernardini, pièce motrice du groupe. C'est donc avec un plaisir immense que nous l'avons rencontré pour ce qui fut, au delà du discours, un très beau moment d'échange.
Vous accueillez sur ce disque une multitude de langues. Une volonté de concrétiser l'aspect universel de votre musique ?
Jean- François Bernardini : C'est la mémé intention de faire entendre combien les racines sont importantes dans la vie et combien le lien avec le monde entier est précieux. On y arrive peut être encore mieux que d'habitude, ce n'est pas à moi d'en juger. C'est un album qui nous surprend. On a eu un plaisir immense à le faire naitre. Je rêve que les gens puissent ressentir ne fut ce que la moitié des émotions que l'on a eu en le construisant, en le chantant...
Imaginà c'est un verbe. C'est oser imaginer, prendre ce risque que le monde moderne ne nous invite plus à prendre. Imaginer c'est un devoir, c'est un pouvoir.
Il y a dans vos chansons cette double dimension à la fois très locale, avec la défense de la tradition corse, et très ouverte sur le monde. Comment trouver la juste distance entre les deux ?
Jean- François Bernardini : On vient d'une petite terre de 300.000 habitants. Le corse n'est parlé que par 30.000 personnes au maximum. On pourrait penser que c'est dérisoire. Mais c'est justement important pour nous de construire ce pont entre la singularité corse et le monde globalisé. Écouter les petits peuples du monde, quels qu'ils soient, c'est précieux. Parce qu'ils se soucient encore de l'état de leur âme.
Mais ce n'est pas de la préservation hostile. Au contraire, je suis heureux de voir que le monde s'ouvre, que ses oreilles se déploient. A coté de l'anglais mondialisé, que nous accueillons aussi volontiers sur nos disques comme avec Sting ou d'autres, il y a de la place pour d'autres langues que l'on ne comprend pas forcément. Des millions de gens fredonnent des chansons en anglais sans rien y comprendre et cela nous paraît tout à fait normal. Alors pourquoi pas avec le finnois ou le corse ? Chaque langue, chaque dialecte a une histoire à raconter, une musicalité particulière à faire découvrir....
Autrement dit, il faudrait savoir d’où l'on vient pour pouvoir mieux accueillir l'autre ?
Jean- François Bernardini : Oui, parce que ce monde nous déracine et sans racine on est terne, moins bon, moins riche. Un peu comme ces tomates cultivées en agriculture industrielle. Les racines vous donnent la confiance indispensable pour ouvrir les bras à l'autre. Sans peur, sans dénigrement. Or, on vit dans un monde, de repli, de peur, Regardez les européens qui se méfient tous des uns, des autres. On nous apprend la méfiance, la distance alors que si tu portes tes racines en toi, tu a la force de rencontrer l'autre. Et voir en l'autre ce qu'il a de beau, c'est l'aider à devenir meilleur. Jean Giono disait que quelqu'un qui aime son pays sans aimer la Terre entière, en fait, n'aime personne. Parce qu'on ne peut pas aimer en dénigrant l'autre. Cette phrase est une boussole qui guide notre démarche depuis toujours.
Au fil de vos disques, vous devez également trouver en permanence la bonne distance musicale entre tradition et modernité. N'avez-vous jamais peur de dénaturer ce qui fait votre force ?
Je reviens aux racines. C'est parce qu'elle nous permettent de chanter partout, a capella, sans artifice, avec une infinie confiance, qu'on peut se permettre de mettre ces chants ancestraux en danger, de les malaxer, de les soumettre à d'autres sonorités, d'utiliser les sons et les techniques modernes d'enregistrement. Nos albums sont le résultats de nos audaces. Il y aura toujours des gens pour nous dire de ne pas mettre dix langues différentes sur notre disque, de se contenter du corse et de l'anglais, mais ils passent à coté de notre plaisir d'ouverture et de rencontre. Notre public, lui, nous suit précisément pour ces raisons-là.
Les gardiens de la tradition corses n'ont pas toujours approuvé cette prise de liberté. Quelle hérésie de mettre du piano dans une polyphonie ou de chanter en duo dans d'autres langues ! Mais c'est justement là que l'on est bien ! Un artiste c'est fait pour bousculer, pour proposer de nouvelles voies, pour prendre le risque de déranger. Sans audace on n'avance pas. Les 3 premiers corses qui ont chanté la première polyphonie il y a des siècles, ils étaient déjà dans le mélange ! On ne chante pas pour des livres de botanique ou des musées mais pour un public qui a des oreilles de 2012.
Vous chantez depuis toujours avec votre frère Alain. Cette envie de propager l'âme corse par le chant vous a-t-elle été transmise en famille ?
On ne peut faire de la musique qu'avec des frères, que le lien soit de sang, d'esprit ou de rêves. Et le public fait partie de notre paysage. Sans lui nous ne serions rien. Mais c'est vrai que le lien avec mon frère est particulier. Il a une voix magnifique et il a comme moi eu la chance d'avoir été très jeune initié à la tradition grâce à notre père qui nous l' a apprise. En chantant très tôt dans nos villages. Il nous a donné cette ligne de force, cette colonne vertébrale qui nous donne confiance. Une confiance vitale qui nous permet de défendre cette tradition, cette singularité qui a son mot à dire dans le concert du monde.
Après une vingtaine d'année de carrière n'êtes vous pas guetté par la lassitude ?
Non parce qu'on mesure à chaque concert, à chaque rencontre, on peut sentir la résonance que notre musique provoque chez les gens qui nous suivent. Les gens viennent nous trouver pour nous dire ce qu'ils ressentent et c'est un carburant incroyable !. On est de plus en plus convaincu que cette formidable aventure a un sens. Que cela Vaut la peine comme on le dit dans le morceau Planet's springs. Et cette aventure est partagée par des milliers de personnes en Europe et au-delà. On a vraiment hâte de venir jouer en Belgique cet automne, une dizaines de dates dont plusieurs en Flandre. C'est très excitant pour nous de rencontrer aussi des publics non francophones. Notre dernier disque avec toutes ces langues, rend obsolète le concept de frontière linguistique !
Entretien François Colinet
En concert cette automne en Belgique et notamment le 14 décembre au centre culturel de Woluwé Saint-Pierre.




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