"Le géranium de Monsieur Jean", le premier roman de Michel Torrekens

Michel Torrekens
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Michel Torrekens - © Christine Pinchart

Chroniqueur au "Carnet et les instants", rédacteur en chef-adjoint au Ligueur et écrivain, Michel Torrekens publie son premier roman après deux recueils de nouvelles. "Le géranium de Monsieur Jean", paraît chez Zellige.

Rencontre avec Michel Torrekens

Pourquoi vous être mis dans la peau d’un monsieur Jean, presque en fin de vie. En tout cas en maison de retraite ?

C’est parti d’une expérience personnelle, à savoir une vieille dame qui m’était très proche et qui est entrée en maison de repos. Cela a provoqué un choc, comme cela doit le provoquer chez les personnes qui sont confrontées à ce problème.

C’était une personne active, avec un réseau social, et qui du jour au lendemain s’est retrouvée isolée. Cela m’a fort interpellé, parce que j’ai ressenti de l’impuissance. C’est à partir de là, que s’est construite une histoire, où la vieille dame est devenu un homme pour lequel j’ai cherché une profession très active. Et comme en littérature, les horticulteurs n’apparaissent pas très souvent, j’ai imaginé des situations à partir de ce métier.

C’est une expérience personnelle, qui a pris d’autres orientations. Et puis la maison de repos n’est pas un lieu que l’on trouve couramment dans les romans. Hors c’est une expérience que pas mal de personnes vont vivre, directement ou indirectement, à travers des proches. Donc je trouvais que littérairement c’était intéressant d’investiguer ce milieu à travers un personnage.

Jean est quelqu’un qui a subitement du temps pour réfléchir, et qui réalise qu’il n’a plus la maîtrise de sa propre vie ?

Il n’a pas eu l’occasion de réfléchir sa vie et de prendre le temps et là par la force des chose ce temps lui est offert. Il va entrer dans une forme de méditation intérieure, revisiter des moments de sa vie, et parfois se réconcilier avec des choses mal vécues au cours de sa vie.

Pour en venir au titre,  lui qui a cultivé par milliers des géraniums sans jamais les regarder, va pouvoir s’arrêter et prendre le temps de regarder une plante se développer et y prendre du plaisir. C’est un roman de méditation et de contemplation. Jean devient le contemplatif qu’il n’a jamais été, et je voulais faire de ce roman, grâce à Jean, un roman apaisant.

Les livres que je connaissais sur la vieillesse, faisaient de ces personnes âgées, des caricatures, parfois même un peu sévères, ou ironiques. Ici je voulais quelque chose de positif, sans nier la réalité, de la souffrance physique et de la dépendance qu’il doit accepter. Dans ce double mouvement, il perd beaucoup de choses, mais il en gagne également.

 

 

 

 

Ses journées sont ponctuées de visites ; sa fille Pauline entre autres. Elle lui demande toujours si elle ne le dérange pas. C’est pour lui donner le sentiment qu’il fait quelque chose ?

Oui surtout que la communication avec Pauline n’est pas évidente. Elle vient à pas prudents dans sa chambre, il réagit de façon paradoxale, mais elle lui fait plaisir en lui donnant l’impression qu’il continue à vivre, à avoir des activités et une existence bien réelle.

Comme dans l’enfance, quand on est séparé d’un frère ou d’une sœur, la maison de repos peut éloigner deux individus, et les empêcher de se voir. C’est le cas dans le livre ?

Il y a quelque chose qui peut être irrémédiable. Quand on entre en maison de repos c’est pour y rester ; on en sort rarement. On peut aujourd’hui, grâce au téléphone portable, continuer à communiquer, à condition d’entendre. Pour la personne âgée, il y a toutes ces réalités-là, et elle peut se retrouver dans un huis clos. Et puis il y a ce sentiment d’impuissance. Et si j’ai écrit ce livre, c’est aussi  parce que fondamentalement on aimerait faire beaucoup plus pour nos aînés, mais ils se trouvent dans un temps qui n’est plus le nôtre.  Nous sommes dans des mondes opposés. Même si ces maisons sont des lieux de vie et que l’on y réfléchit, afin de créer de l’intergénérationnel, et des activités pour tous.

Vous semblez avoir réfléchi à la manière de parler du quotidien, ce qui revient à parler de l’intimité ?

S’exprimer sur l’intimité pour un homme n’est pas chose courante, mais j’ai eu l’aide de personnes qui travaillent dans ces maisons, comme des aides-soignantes, qui m’ont expliqué comment on pratique les soins. Cela m’a aidé à construire la situation, parfois en me projetant.  Pour les souffrances physiques qui peuvent commencer tôt, il est facile de s’appuyer sur une expérience personnelle. Maintenant il y a ce rapport au corps qui n’est pas facile à décrire. Cette relation intime au corps est une dimension indispensable pour le roman.

L’arrivée d’Axelle, permet à gens de se dire qu’il peut encore avoir des surprises ?

C’est la petite dimension pimentée, que je voulais amener dans le roman. Je me souviens avoir lu un article sur la sexualité des personnes âgées dans les homes, et j’y fais allusion dans un chapitre. J’aurais pu imaginer aller plus loin entre Axelle et Jean, mais je serais sorti du sujet de départ. Mais tout cela montre que Monsieur Jean a vécu, et Axelle amène un côté provocateur.

 

Il y aussi Hélène, qui a fait le choix de quitter la vie de sa famille à un moment, et sur lequel Jean ne porte pas de jugement ?

Il reste en retrait par rapport à ce qu’il a vécu avec Hélène, et il y a entre le père et les enfants, des non-dits. Mais sa nouvelle situaton sera peut-être l’occasion d’amener une parole et de construire quelque chose.

Le personnage d’Hélène permet aussi d’amener la dimension du voyage dans le roman. Et par l’intermédiaire d’Hélène et de ses lettres, Monsieur Jean va voyager.

Le livre se passe dans une maison de repos, mais offre des ouvertures.

 

Monsieur Jean est aussi quelqu’un qui a aiguisé ses facultés d’observation ?

Il a développé sa faculté d’observation et avec tous ses sens. C’est un monsieur qui devait manger très vite pour retourner travailler dans ses serres, et là, il va prendre le temps de déguster un melon de Cavaillon et de regarder le ciel. Il développe tous ses sens à cette occasion.

 

"Le géranium de Monsieur Jean" de Michel Torrekens chez Zellige, collection Vents du Nord. Un plaisir de douceur et d’émotion, à s’offrir, puis à partager avec ses proches et ses aînés.

 

Christine Pinchart