L'amant de Patagonie, le nouveau roman d'Isabelle Autissier
RENCONTRES LITTERAIRES | mardi 12 juin 2012 à 15h30
Isabelle Autissier, la navigatrice, emmène le lecteur dans ses lieux de prédilection. Là où les vents dictent leurs lois et rythment la vie. Un roman qui paraît chez Grasset. Christine Pinchart a rencontré Isabelle Autissier
Fin du 19ème siècle, en période d’évangélisation des peuples, la communication est difficile et l’incompréhension règne ?
Isabelle Autissier : C’est même pire que ça. On est dans le refus des autres, aussi bien de la part des Blancs qui arrivent dans cette Patagonie du sud, et qui pensent que les Indiens sont idiots, sont moches, sont fainéants, enfin tout ce qu’on peut raconter, quand on classe l’homme plus proche de l’animal que de l’homme blanc. Que de la part des Indiens, et je pense que c’est vrai, qui lorsqu’ils ont vu les premiers blancs arriver, les ont trouvés affreux, avec des peaux de cadavres, des barbes abominables, et des vêtements qui cachaient leur corps… On est vraiment de part et d’autre dans la méconnaissance, la peur et l’incompréhension.
Et pourtant au cœur de ce livre va naître une histoire d’amour ?
Oui, en fait les choses ne sont jamais si tranchées que cela. Tout n’est pas blanc ou noir, et il y a des deux côtés dans les communautés, même s’il y a des sentiments de méfiance et de rejet, il y a des gens qui ont de la curiosité et qui ont envie de comprendre comment les autres sont fabriqués, comment ils pensent et comment ils agissent. Et donc, il y a heureusement des passerelles possibles.
Finalement, mon héroïne Emily qui arrive avec la tête pleine de ces a priori sans doute par le biais de son amour pour la nature, et par le fait qu’elle est fascinée par la Patagonie, Emily du coup va s’intéresser aux Indiens. Comment font-ils pour vivre ? Ils vivent nus, il fait froid, ils ne peuvent pas cultiver, et ça va faire une sorte de passerelle bien avant l’amour qu’elle va pouvoir éprouver et qui viendra dans un deuxième temps. C’est cette curiosité intellectuelle qui va la porter vers les autres.
C’est aussi une force de la nature, qui peut affronter la vie de la même manière que ces Indiens, même si c’est une vie très dure. On y est transcendé par ce froid redoutable, en tant que lecteur ?
C’est un peu aussi la force de l’esprit qui nous porte tous et nous permet de faire des choses qu’on n’aurait jamais imaginées. Elle s’abandonne à ce paysage comme elle va s’abandonner à son amour, avec optimisme, en voulant créer des passerelles et réussir une sorte de syncrétisme entre les deux communautés. Elle est évidemment courageuse puisqu’elle rompt avec son milieu, elle rompt avec ses attaches, elle va partir dans une culture et une civilisation qu’elle ne connaît pas et dans un dénuement auquel même comme paysanne elle n’est pas habituée. Et petit à petit elle va se rendre compte que ce n’est pas si facile que ça et qu’il ne suffit pas d’être amoureuse.
Elle avait déjà rompu une première fois en quittant l’Ecosse, en quittant son frère, avec cette volonté de découvrir ?
Oui, et c’était le commun de pas mal de gens dans les familles paysannes, où les enfants étaient orphelins. La vie était dure, on mourrait jeune, et l’avenir de ces enfants orphelins, c’était d’être garçon de ferme ou boniche. Elle va passer à travers cette première série d’épreuves, et finalement ce qui va lui donner de l’espoir c’est qu’on va lui apprendre à lire et à écrire. On va l’ouvrir aux choses de l’esprit et l’ouvrir aux autres. Et cela va développer chez elle, cette capacité à renaître et à se créer des racines nouvelles, ce qui est un thème assez actuel.
Et elle va finir par se tisser ses propres racines, et se rendre compte que ses racines à elle sont maintenant en Patagonie.
Une Patagonie que vous connaissez bien, avec son Cap Horn, ses grands vent ; en revanche les éléments de cette époque sont le résultat de recherches ?
Malheureusement, il y a peu d’informations. La dernière communauté indienne meurt en 1984. En à peine plus d’un siècle, ces peuples vont totalement disparaître avec leur culture, avec leur pensée et leurs traditions. Il y a malgré tout quelques ethnologues qui vont s’intéresser à ces gens-là. Il y aura quelques dictionnaires et on va récolter quelques petites choses. J’ai trouvé des petites choses en Espagnol, en Anglais, et quelques rares choses en Français entre autres, du voyage de la Romanche qui a lieu dans les années 1880 aussi. Il fallait être prudent et la moindre des choses pour leur rendre hommage, était de ne pas dire de bêtises.
C’est une fiction ou bien l’histoire d’amour a réellement existé ?
A ma connaissance dans ce sens-là non, c’est-à-dire une blanche avec un Indien. D’abord parce qu’il y avait extrêmement peu de femmes qui allaient là-bas. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’avoir une femme pour héroïne et non pas un héros velu et macho. Mais il y a eu des histoires dans l’autre sens, plus ou moins forcées malheureusement. Il y a eu des enfants métisses et la plupart d’entre eux vont finir comme valets de ferme ou comme boniche aussi. Donc, ces civilisations se sont écroulées extrêmement vite avec peu de métissage possible.
Un roman passionné qui se découvre comme un livre historique, l'intrigue amoureuse et l'intimité des personnages et de la saveur en sus.
Christine Pinchart
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