# La guerre la plus longue : attendre et combattre sur le front belge

Sur le front de la Somme, le jeune caporal Henri Défense attend l’heure de l’assaut au milieu d’une compagnie du 9e régiment de ligne. De son vrai nom Henry Jones Jr, mieux connu sous son futur pseudonyme d’Indiana Jones, il s’est engagé dans l’armée belge par idéalisme en compagnie d’un ami, Rémy Baudouin. Quand le coup de sifflet retentit, Henri et ses camarades escaladent le parapet. Les soldats belges se jettent dans le no man’s land, face aux mitrailleuses allemandes…

«Sur les bords de l’Yser» 
Photographie prise par un combattant en avril 1915. La guerre interminable n’est tolérable qu’en raison de liens d’amitié et de camaraderie qui se nouent entre les hommes. Ceux-ci essaient fréquemment de retrouver d’autres combattants originaires de leur région, ville ou village. Les journaux de tranchées servent à communiquer des nouvelles du «pays», au sens restreint du terme : pays de Charleroi, pays de Waes, etc.  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«Sur les bords de l’Yser» Photographie prise par un combattant en avril 1915. La guerre interminable n’est tolérable qu’en raison de liens d’amitié et de camaraderie qui se nouent entre les hommes. Ceux-ci essaient fréquemment de retrouver d’autres combattants originaires de leur région, ville ou village. Les journaux de tranchées servent à communiquer des nouvelles du «pays», au sens restreint du terme : pays de Charleroi, pays de Waes, etc. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Arrêt sur image ! Bien sûr, le 9e régiment de ligne n’a jamais servi dans la Somme, pas plus qu’aucune autre unité belge d’ailleurs. Mais la série Les aventures du jeune Indiana Jones (1992-1993) a pour but de faire vivre à son héros un maximum d’aventures en un minimum de temps. Le front belge n’offre pas suffisamment d’aventures, et notamment pas de grandes offensives entre 1915 et 1917 ? George Lucas entraîne donc son personnage un peu plus loin, au prix de quelques libertés avec l’histoire…

Il n’est pas si étonnant que le soldat de l’armée belge le plus célèbre de la télévision soit un personnage imaginaire. Comme tant d’autres événements de l’histoire, la Première Guerre mondiale est essentiellement abordée aujourd’hui à travers la fiction : les films, les séries télévisées, les romans (qui influencent eux-mêmes depuis longtemps le petit et le grand écran). Mais elle nous aide rarement à comprendre ce que furent réellement les combats. Tout d’abord, la violence extrême de la Grande Guerre ne peut être réellement montrée sans verser dans l’obscénité. Ensuite, la plupart des récits (en tout cas télévisuels) ont besoin d’un rythme d’action assez soutenu, qui ne correspond en rien à la Première Guerre mondiale où les combats sont rares et l’attente, la norme. Enfin, les fictions concernant le front belge en particulier sont rares voire inexistantes. Le risque est alors de confondre les expériences des combattants belges avec celles de leurs alliés ou de leurs ennemis.

La plus meurtrière, l’artillerie

S’il ne fallait parler que d’une arme de la Grande Guerre, ce serait l’artillerie. C’est elle qui définit les règles du combat : sa portée délimite le champ de bataille, sa puissance de destruction impose le creusement des tranchées, son besoin énorme en munitions oblige l’industrie de l’armement à se réorganiser. On estime généralement qu’elle cause, à elle seule, plus des deux tiers des pertes pendant la guerre. A l’exception de l’Allemagne, qui possède dès le début de la guerre une artillerie lourde puissante, les belligérants ont sous-estimé l’importance des pièces lourdes, qui peuvent écraser n’importe quelle résistance et faire taire les pièces plus légères. Tous, y compris les Belges, rattrapent leur retard pendant le conflit, qui finit par devenir une terrifiante "guerre de matériel".

Au début de la guerre, la violence des obus surprend tous les combattants. Pendant le siège de Namur, le soldat Florent Nicolas ne s’aperçoit des ravages de l’artillerie que quand il quitte sa tranchée après cinq heures de bombardement et découvre ses affaires et celles de ses compagnons hachées par les shrapnels : "quand je suis rentré dans ma tranchée jusqu’à quatre heures le soir, je n’avais pas peur, mais en voyant ce massacre [de gamelles et de couvertures], je suis resté tout interdit". Les blessures causées par les éclats d’obus sont horribles. Rien n’a préparé les combattants à un tel spectacle. Le Ghlinois Jules Blasse le découvre le 26 août 1914 près de Pont-Brûlé, sur le canal de Willebroek : "un sergent du peloton reçoit un éclat en pleine figure : la langue est arrachée, les joues transpercées, il fait pitié. Un bon gros paysan d’Estinnes me regarde avec des yeux de merlan frit et il me demande d’un air ahuri : “Hein ! ça blesse çoulà ?”". A la peur de la mort, présente dès la déclaration de guerre, s’ajoute désormais la peur de la mutilation, et bientôt même la peur de disparaître totalement, pulvérisé par la violence de l’explosion. Le même Jules Blasse en témoigne en juin 1915, après un bombardement : "Un camarade a été écrabouillé dans son abri. Nous avons cherché en vain ses restes. Un peu de chair collée sur un bois nous a révélé qu’il y avait eu de la casse à cet endroit et un vague morceau de capote contenant une enveloppe déchirée nous a permis d’identifier la victime". Comme tant d’autres, cette mort est effrayante non seulement parce qu’elle détruit jusqu’aux traces de l’individu, mais aussi parce qu’elle a frappé quelqu’un " dans son abri "… qui ne protège donc pas de grand-chose. Pendant la Grande Guerre, personne n’est "à l’abri" des obus les plus lourds ou des "torpilles" lancées par les mortiers de tranchées. Seuls les Allemands construiront, en certains endroits du front, des casemates enterrées si profondément qu’elles protègent efficacement leurs soldats de l’artillerie lourde ennemie. Sur le front belge, avec l’eau qui affleure dans chaque trou creusé, il ne faut pas y songer…

A la peur de la mort, présente dès la déclaration de guerre, s’ajoute désormais la peur de la mutilation, et bientôt même la peur de disparaître totalement, pulvérisé par la violence de l’explosion.

Une pluie de balles : mitrailleuses et fusils

Les canons, obusiers et pièces d’artillerie de tranchées constituent pendant toute la guerre la pire menace qui pèse sur les combattants. Ce n’est toutefois pas la seule. Avec plusieurs centaines de balles tirées par minute, les mitrailleuses suffisent souvent, à elles seules, à briser une attaque. Dans la seconde moitié de la guerre, l’organisation des tranchées est d’ailleurs pensée pour elles : on remplace les lignes parallèles par des réseaux, où des abris dotés de mitrailleuses se couvrent mutuellement. Ces armes automatiques sont une menace qui pèse sur les soldats belges pendant toute la guerre, jusqu’aux derniers jours des offensives de l’automne 1918. Si l’armée allemande parvient à se retirer en bon ordre face à l’armée des Flandres du roi des Belges Albert Ier et du général français Degoutte, c’est notamment en se protégeant derrière un écran de mitrailleurs qui se battent jusqu’aux derniers. Tous les témoignages de l’offensive finale en font état. Gustave Tiberghien, qui progresse en direction de Gand avec le 3e régiment de chasseurs à pied, note ainsi dans son carnet le 1er novembre 1918 : "Nous progressons mais nous sommes pris dans de violents tirs de mitrailleuses. C’est particulièrement le cas de ma Section ! Le Lieutenant Flamant reçoit une balle dans son revolver et sa tunique. Denaer et Luyckx sont blessés. Je reçois deux balles dans ma gamelle. Dans ma section, à part deux hommes, tout le monde a été touché. En revenant sur nos pas, Roos, un brave petit gars de 18 ans, a été tué".

A côté des armes collectives que sont les mitrailleuses, il faut bien sûr mentionner l’arme personnelle de chaque combattant : le fusil. Dans l’infanterie, il s’agit du Mauser allemand modèle 1889, produit en Belgique et dont on a modifié le calibre en 7,65 mm (l’ennemi emploie, quant à lui le modèle 1898 de 7,92 mm). L’arme principale de l’infanterie a moins tué que les mitrailleuses ou l’artillerie. Elle n’en reste pas moins meurtrière jusqu’à plusieurs centaines de mètres, notamment pendant la guerre de mouvement de 1914. L’artillerie et les mitrailleuses y sont moins présentes que plus tard dans le conflit, et l’infanterie a donc davantage l’occasion de faire le coup de feu. Les soldats allemands souffrent beaucoup, dans leur progression en Belgique, des combats d’arrière-garde des Belges qui les obligent à rester sans cesse sur le qui-vive. Les soldats alliés qui se battent en Belgique en 1914 ont eux aussi l’occasion d’utiliser leur arme personnelle, spécialement quand ils s’en servent en défense, comme les Anglais à Mons ou les Français sur la Sambre. Une escouade française (c’est-à-dire, en 1914, théoriquement une quinzaine de soldats et un caporal), chargée d’empêcher le passage sur un des ponts de Tamines, tue ainsi à elle seule 53 Allemands avant d’être mise hors de combat.

Une fois la guerre de positions bien établie, le fusil est essentiellement utilisé pour le tir de précision. Comme les autres belligérants, les Belges possèdent leurs tireurs. Mais ils sont aussi victimes des snipers allemands, surtout dans le secteur de Dixmude. Le "Boyau de la Mort" tire essentiellement sa triste réputation de l’activité des tireurs d’élite ennemis. "Il y a une chose qui nous embête", écrit Jules Blasse à Dixmude en avril 1915, "c’est la minoterie". C’est en effet de cette grande boulangerie industrielle que les Allemands font des " cartons " sur les Belges en contrebas. On peut d’ailleurs se demander si sur le front belge, compte-tenu de l’absence d’offensives frontales meurtrières, le taux de pertes lié au fusil n’est pas supérieur à ce qu’il fut sur les fronts français ou britanniques. Les chiffres avancés par les combattants sont en tout cas impressionnants, par exemple ceux avancés par Albéric de Fraipont en 1931 : "Si les snipers ennemis de la minoterie ont depuis 1914 descendu plus de douze cents Belges, ce poste-ci cause, à son tour, des pertes sérieuses aux Allemands. Depuis les quelques semaines que la division occupe le secteur [vers 1917], le tireur du Boyau de la mort a inscrit à son tableau, hier en fin de journée, son cent treizième tué". Pour les frères Tasnier, deux officiers auteurs de livres patriotiques, les snipers et les mitrailleurs de la Minoterie tuèrent pendant la guerre "plus de 3.000 hommes". En tout état de cause, même si les obus tuent davantage en nombre absolu (un seul d’entre eux peut tuer ou blesser un groupe entier), ce sont les balles qui, en tuant un par un les soldats, font peser sur eux au quotidien la menace de la mort. A l’été 1916, la compagnie de Jules Blasse perd ainsi six morts en quinze jours, l’un tué par un obus, les cinq autres par balles.

La baïonnette, au-delà du symbole

On mentionne souvent le chiffre de 0,5% de blessures infligées par les baïonnettes pendant la Grande Guerre… en oubliant de préciser, d’une part, que ce chiffre provient uniquement de statistiques australiennes, et d’autre part que les chiffres des blessés ne nous apprennent pas grand-chose sur les morts. En réalité, nous ne saurons jamais combien d’hommes ont été tués par cette arme. On peut juste supposer qu’ils furent effectivement proportionnellement très peu nombreux. Dans l’écrasante majorité des cas en effet, si deux ennemis sont assez proches pour pouvoir utiliser la baïonnette, c’est que l’un des deux s’est déjà rendu… "L'usage était de mettre baïonnette au canon au départ de l'attaque: ce n'est pas une raison pour l'appeler une attaque à la baïonnette, plutôt qu'une attaque en molletières", écrit assez justement l’ancien combattant français Jean Norton Cru, qui se montre très critique sur cette question. Et pourtant la baïonnette reste emblématique de la Première Guerre mondiale dans la mémoire collective, les romans ou leurs adaptations cinématographiques. Ce n’est pas tout à fait sans raison.

Si les combattants aguerris connaissent en effet la faible utilité de la baïonnette dans la guerre moderne, ce n’est pas le cas des soldats qui n’ont jamais connu le feu… c’est-à-dire de la totalité des hommes engagés en août 1914. La baïonnette joue donc un rôle dans les premiers combats à l’Ouest, dont une bonne partie a justement lieu en Belgique, notamment lors de la gigantesque "Bataille des frontières" qui oppose trois armées françaises à quatre armées allemandes. Inexpérimentés de part et d’autre, des soldats se retrouvent face à face avec l’ennemi dans des combats de rue ou au coin d’un bois. Dans un tel contexte la baïonnette retrouve son utilité, comme les civils belges réquisitionnés par les Allemands pour enterrer les morts s’en rendent compte avec horreur. Outre ces situations plus fréquentes que durant le reste de la guerre, la "Bataille des frontières" est aussi l’occasion d’un certain nombre de cas beaucoup plus atypiques, comme le duel au sabre qui a lieu le 22 août 1914 dans une maison de Collarmont. A l’occasion d’un combat de rue mené dans ce petit hameau au sud de Carnières, le lieutenant français Mouilleron tombe nez à nez avec le lieutenant allemand Koenig. Au terme d’un combat au sabre digne de l’instruction qu’ils ont tous deux reçue dans leurs écoles de guerre respectives, Mouilleron blesse mortellement Koenig. Celui-ci est immédiatement vengé par ses soldats… à coup de baïonnettes.

Je vois encore, à quelques cinquante mètres de moi peut-être, les longues baïonnettes que les Allemands utilisaient à ce moment-là et qui semblaient dix fois plus meurtrières que les nôtres.

Celles-ci font donc plus que de la figuration à l’été 1914, dans des combats où l’artillerie n’est pas encore toute puissante. En octobre, lors de la bataille de l’Yser, des témoignages font encore état de corps à corps où l’on se tue à coup de crosse de fusil ou baïonnette. Il ne faut pas non plus oublier l’utilité de cette dernière en matière de " guerre psychologique ", un point souvent négligé mais bien présent dans les témoignages, dont celui du futur Premier ministre belge Paul Van Zeeland. Sur l’Yser, il est encerclé avec ses camarades. Suit un bombardement préparatoire puis l’assaut allemand. Dans ses mémoires, il écrit : "Je vois encore, à quelques cinquante mètres de moi peut-être, les longues baïonnettes que les Allemands utilisaient à ce moment-là et qui semblaient dix fois plus meurtrières que les nôtres". De fait, la baïonnette belge est plus courte que celles des soldats allemands... Il semble bien qu’en la matière, la taille compte (les métaphores phalliques autour de la baïonnette ne manquent d’ailleurs pas) ! A défaut d’être aussi utile qu’elle est célèbre, la baïonnette n’est donc pas toujours sans effet sur l’ennemi. On trouve encore de temps à autre par la suite des indices de son utilisation. Après une attaque française sur Steenstraete en mai 1915, le médecin belge Paul De Backer note par exemple dans son carnet avoir soigné deux blessés allemands frappés par baïonnette : un soldat a eu le bras transpercé, un officier a été frappé "dans les parties sexuelles". Mais l’intérêt de la baïonnette au combat devient très limité avec la guerre des tranchées. Pour Martial Lekeux, officier et franciscain, elle sert désormais à tout sauf à combattre : "Elle fait office de couteau, de canif, de hache, de pioche ; suivant la façon dont on l’enfonce dans la paroi, elle devient porte-manteau, bougeoir ou siège ; elle sert à tuer des rats et à jouer à la flèche ; enfin, mise au bout du fusil, elle indique que l’homme est sentinelle ". Les soldats belges suivent pourtant des cours d’" escrime à la baïonnette" pendant tout le conflit et au-delà. Il n’est pas inutile de rappeler que la plupart des armées du monde en sont encore équipées aujourd’hui.

Les gaz : peu de mal, beaucoup de gêne

Les gaz occupent une place particulière dans le vécu et la mémoire de la Grande Guerre. Très peu meurtriers comparés aux autres armes, ils suscitent néanmoins beaucoup de craintes pendant le conflit et une vraie fascination par la suite, au point que rares sont les fictions qui n’incluent pas une attaque au gaz, une sorte de " passage obligé ". L’arme chimique est terrifiante par sa transgression des normes classiques du combat : depuis des millénaires, on tue " normalement " en infligeant une blessure à l’ennemi, en faisant couler son sang. Un combattant asphyxié meurt sans lésion apparente, ce qui est quelque part encore plus effrayant. Ce n’est pas une mort d’homme, mais d’animal : celle des rats ou des insectes que l’on gazait dès avant la guerre.

Au-delà de son aspect symbolique, l’arme chimique est en réalité plus importante pour l’impact qu’elle a sur les conditions du combat que pour les pertes qu’elle occasionne directement. Elle démoralise d’abord le combattant obligé de mettre son masque, qui le déshumanise et l’isole en l’empêchant de communiquer efficacement avec ses camarades. Elle oblige ensuite les hommes à rester en permanence sur le qui-vive, car si les masques protègent efficacement, encore faut-il avoir le temps de les enfiler. Les fausses alertes, fréquentes, donnent d’ailleurs parfois un dangereux sentiment de sécurité. Jules Blasse se laisse ainsi surprendre pendant la nuit en janvier 1918 : " Brusquement, je fus réveillé par les cris de “Gaz ! gaz !”. Des milliers de détonations retentissaient chez l’ennemi. En un clin d’œil, je fus debout, mais déjà une nappe jaunâtre avait envahi l’abri. Je cherchai mon masque, que j’avais pendu négligemment dans l’enchevêtrement des capotes, besaces, etc., accrochées au porte-manteau. Peine perdue, mes tempes se mirent à bourdonner, mes yeux se voilèrent et je tombai lourdement sur la table du bureau, démolissant dans ma chute l’appareil téléphonique. Heureusement, l’ordonnance du commandant avait trouvé son masque et le mien. Il me l’appliqua rapidement sur la face et, petit à petit, je recouvrai mes sens". Il a de la chance que les Allemands aient employé à cette occasion un gaz asphyxiant, et non un vésicant comme l’ypérite (gaz moutarde) qui ne lui aurait laissé que peu de chance de s’en sortir sans séquelles. Sa première utilisation par les Allemands près d’Ypres (d’où son nom) en 1917 est une très mauvaise surprise. Ce gaz attaque en effet non seulement les yeux et les muqueuses, spécialement les voies respiratoires, mais aussi la peau en général. Les soldats doivent donc se couvrir totalement, quelle que soit la saison. L’ypérite reste également active sur le sol et dans les mares d’eau qui couvrent le front belge, comme les combattants l’apprennent à leur dépend. C’est ainsi qu’un matin, les trois quarts des camarades de l’artilleur Edouard Froidure se réveillent atteints de maux de tête, certains doivent vomir : "Nous avions travaillé, la nuit précédente, à placer des panneaux dans des trous creusés par des bus à gaz ; ces gaz d’ypérite indélébile adhéraient à la boue et nous avions récolté cet amalgame aux semelles de nos godillots. Puis, à notre retour, nous nous étions déchaussés à l’intérieur, comme de coutume, et avions ensuite été imperceptiblement intoxiqués, durant la nuit, par des émanations délétères".

A la fin de la guerre, un quart des obus employés sont chimiques. Mélanger obus à gaz et obus conventionnels est en effet particulièrement efficace. Le masque empêche le fantassin de voir et d’entendre correctement, ce qui le rend plus vulnérable aux autres obus. Se concerter avec ses camarades pour repousser une attaque devient également plus compliqué. Si la cible est l’artillerie ennemie, l’obligation de mettre le masque va transformer le travail très physique de l’artilleur en véritable calvaire, le rendre là aussi plus vulnérable aux obus conventionnels et l’obliger à évacuer les chevaux. En défense, l’ypérite est particulièrement utile puisqu’elle empoisonne jusqu’au sol dans lequel l’attaquant doit se mettre à couvert. L’armée belge déplore donc un grand nombre de gazés pendant l’offensive finale. Les effets à long terme du gaz sur les vétérans, dans les années vingt et trente, sont encore trop peu connus aujourd’hui.

A la guerre, on meurt… et on tue aussi

Ces lignes du carnet de Florent Nicolas sont datées du 23 août 1914, pendant le siège de Namur, près de Marche-les-Dames : "Bombardement continuel. Que deviendrons-nous ? Pas d’artillerie belge. On n’y comprend rien. Toujours l’allemande. Nous attendons dans nos retranchements d’être bombardés et d’être pris d’assaut, ou prisonnier, ou mort. Pas d’infanterie allemande en vue, sauf sur Bonine où il y a eu un combat très vif. Les pertes ne sont pas encore connues, mais sérieuses de part et d’autres. 9 heures ¼, continuons, attendons !". Ce seront ses derniers mots : son carnet s'arrête là.

La mort, pendant la Grande Guerre, est d’abord anonyme. Elle résulte surtout des obus tirés à plusieurs kilomètres de leurs victimes ou des balles vomies par centaines par des mitrailleuses à quelques centaines de mètres. Cette mort à la fois impersonnelle et très violente, qui voit souvent le corps de la victime mutilé voire mis en pièces, ne correspond pas à l’image classique héritée de la littérature de guerre du XIXe siècle. L’écrivain liégeois et simple soldat Robert Vivier la décrit tout autrement : "non, la mort du soldat n’est pas la belle guerrière dont les bras fermes et la poitrine accueillent le héros qui chancelle. La mort est froide. Elle te colle sur le cœur sa main de glace. La mort ferme le jour immense et souffle le soleil. La mort est laide. Elle te fait viande. Elle te barbouille de rouge et de noir. La mort est lâche. Pas à pas, elle te suit, prête. Elle se glisse pour achever les blessés au fond des trous. Elle vient sur eux comme un reptile".

Il n’est donc guère surprenant que la Grande Guerre soit imaginée fréquemment comme un conflit où les hommes ne font que mourir sans voir l’ennemi. Mais il reste que la guerre est aussi et peut-être surtout un événement où les hommes tuent… Or, la mort donnée est beaucoup moins documentée que la mort reçue, de même que l’on parle plus de la "culpabilité du survivant" que de la "culpabilité du tueur", beaucoup plus gênante.

 

Dans les siècles qui ont précédé la Grande Guerre, tuer est devenu progressivement inconvenant d’un point de vue moral. Les officiers rechignent par exemple de plus en plus à abattre personnellement des ennemis, voire tout simplement à porter une arme, et se voient davantage comme des organisateurs que comme des guerriers. Le premier conflit mondial, en obligeant une grande partie de la population masculine européenne à se battre, provoque des millions de cas de conscience. Si beaucoup de soldats n’ont jamais eu l’occasion de tuer, de nombreux autres l’ont fait et il y a fort à parier que ce fut là un des souvenirs les plus puissants qu’ils conservent du conflit.

La position des soldats face à la mort donnée est ambiguë. La gêne ou le remord amènent certains à minimiser leur responsabilité, éventuellement à l’aide de lieux communs. Le plus fréquent consiste à affirmer qu’à la guerre, on tue pour éviter d’être tué. Il arrive bien sûr que ce soit le cas. Mais cette vision des choses est parfois problématique. Le plus souvent, la meilleure solution pour éviter d’être tué consiste, non pas à tuer, mais bien à ne pas tirer pour éviter d’attirer l’attention sur soi, faire le mort voire se rendre. Pour pouvoir tuer l’ennemi, le soldat se met en réalité le plus souvent en danger, de sa propre initiative… On est donc fréquemment bien loin d’un cas de légitime défense.

Mais tous les combattants ne souhaitent pas minimiser leur rôle dans l’acte de tuer. Les soldats de la Grande Guerre sont majoritairement des citoyens en armes. Ils veulent assumer leur responsabilité individuelle de manière à affirmer leur estime de soi, et refusent d’être considérés comme des machines ou de simples exécutants sans libre arbitre. Cela ne signifie en rien que cela soit facile pour eux. Les accrochages dans le no man’s land sont fréquents, et donnent l’occasion de voir de près l’ennemi que l’on tue. Le grenadier Gustave Groleau en sait quelque chose, lui qui a participé à plusieurs patrouilles, dont l’une tourne mal en juillet 1917 : "un autre blessé me lance une grenade que je ne peux éviter et je tombe de nouveau, blessé profondément à la cuisse droite et à la main gauche. Je ne sens plus mes doigts et le sang gicle ! Qu’importe, on se défendra jusqu'à la mort. Nous sommes cinq blessés et un tué sur onze. On luttera jusqu'à la mort. A coups de fusil et de crosse, nous achevons les blessés. Il ne faut pas qu’aucun échappe. Ils nous ont menti. Qu’ils meurent maintenant ! Ils ne trouvent aucune grâce. On frappe avec la rage du désespoir". Sur le long terme, le poids de ces morts est difficile à porter. Dans les livres d’Albéric de Fraipont (1921 et 1931), l’officier patrouilleur le plus cité de l’armée belge, la culpabilité est un fil rouge : "la blessure qu’on fit soi-même est une horrible blessure". Robert Vivier a bien résumé cette souffrance, dans un texte où il emploie –ce qui est rare – la première personne du singulier : "ce qu’il faut que je dise aussi, parce que cela a crié et saigné en moi, c’est que sur le fantassin a pesé le plus lourdement le dilemme proposé par la guerre à la conscience de l’homme : tuer, ou faillir à son devoir. Pour les autres, c’était là un scrupule théorique. Pour lui, le problème était d’une actualité matérielle et sans masque. Il fut le seul qui dut regarder ses mains rouges. Le sacrifice de la vie n’est rien auprès de cet autre sacrifice : celui de l’instinct fraternel humain, édifié par des siècles de vie sociale et toutes les morales successives. […] D’avoir été payée d’un tel prix, la joie du retour elle-même est douloureuse. […] Et, dans notre bouche, un goût de poudre, de sang et de boue se mêle désormais à toutes les saveurs retrouvées".

Ce qui est exceptionnel pour le soldat, c’est le combat.

Le combat, une exception à la fois redoutée et désirée

On ne peut évoquer les combats de la Grande Guerre sans finalement évoquer leur rareté. Henri De Man, ancien combattant et brillant penseur socialiste qui s’est ensuite fourvoyé dans la collaboration, souligne en 1942 cette réalité d’une phrase lapidaire : " ce qui est exceptionnel pour le soldat, c’est le combat ". Jamais la guerre n’aurait duré aussi longtemps si elle avait ressemblé chaque jour aux combats de la Somme ou de Verdun ! Henri De Man explique : "je ne me suis battu, ce que l’on appelle battu, avec un ennemi visible, qu’une seule fois, et il m’est arrivé en tout cinq fois de prendre part à ce que le langage militaire appelle des actions. Or, je ne pense pas que mon expérience de combattant s’écarte fort de la moyenne". Ce n’est pas tout à fait exact. De Man a servi quelques temps en 1915-1916 comme interprète auprès de l’armée britannique, il a été envoyé en Russie pendant une partie de l’année 1917 puis aux Etats-Unis l’année suivante, ce qui lui a notamment fait manquer l’offensive finale. Mais on ne peut qu’être d’accord avec lui quand il écrit : "l’immense majorité du temps est consacrée à des travaux, des déplacements, des corvées multiformes, des attentes passives". Valable pour toutes les armées de la Grande Guerre, cette phrase l’est encore plus pour l’armée belge qui n’a pas eu à se lancer dans des offensives mal préparées ou inutiles.

On peut penser que tout vaut mieux que la violence extrême des grandes batailles de la Grande Guerre. C’est certainement le cas. Il reste que cette vie fatigante et morne est difficile à supporter à la longue, quand elle est imposée pendant des dizaines de mois à des hommes coupés de leur famille. Quand les combattants parviennent à envoyer quelques nouvelles, ils essaient parfois d’expliquer leur vécu et les raisons de l’immobilisme du front. Louis de Lalieux, combattant nivellois, détrompe ainsi en août 1915 ses parents restés en Belgique occupée : "ne vous inquiétez pas pour moi, et ne croyez que fort peu de choses de tout ce que l’on raconte. Les furieux combats, dans lesquels vous voulez bien – et je vous en remercie – voir figurer mon courage, ne m’ont pas, je l’avoue, donné beaucoup de besogne. Jusqu’à présent, j’ai mené une vie exempte de grandes péripéties sinon de tout danger. Peut-être vous représentez-vous ma vie comme continuellement mouvementée, me voyez-vous toujours charger, tuer, etc. Croyez bien qu’il n’en est rien". Une lettre de ce type n’est pas facile à écrire. Les combattants belges de la Grande Guerre plaignent davantage leur famille en pays occupé qu’eux-mêmes. Il n’est donc pas étonnant de trouver à l'occasion, dans les écrits des combattants belges, des appels à l’offensive. Seule cette dernière leur permettra en effet de libérer leurs proches, d’obtenir la paix et de mettre fin à une vie de misère où la mort, à défaut de tuer en masse, grignote lentement chaque unité.

En attendant cette offensive, échapper à la misère d’une guerre de position apparemment sans fin n’est possible qu’en fuyant, vers l’arrière ou vers l’avant. Gagner l’arrière du front nécessite de décrocher un poste d’" embusqué ", au risque d’être mal vu par les autres et de se mépriser soi-même. Il ne faut pas négliger le mal-être de la vie de l’arrière, bien mis en évidence par les témoignages : sentiment de culpabilité envers les camarades qu’on a laissés au front, mesquinerie de la vie de garnison en milieu fermé, manque de souplesse des règlements militaires, ravages de l’alcool. Certains décident d’ailleurs de faire le chemin inverse, à l’instar d’Henri De Man en 1916, qui écrit à son supérieur hiérarchique : "j’ai la conviction que je puis me rendre plus utile sur le front belge que dans ma situation actuelle. Celle-ci ne me donne plus, depuis quelques temps, la satisfaction du devoir entièrement accompli. Ma conscience me reproche de ne pas donner, comme j’ai toujours essayé de le faire depuis le 4 août 1914, mon “maximum de rendement”.

Certains préfèrent la fuite en avant et sont prêts à risquer davantage leur vie pour améliorer leur quotidien. C’est ainsi que les volontaires pour les patrouilles de nuit ou les raids dans le no man’s land se voient exemptés dans un premier temps de corvées pendant vingt-quatre heures. Par la suite, on forme des petites unités de "patrouilleurs" qui se spécialisent dans cette activité risquée… Ils se font pourtant traiter eux aussi d’ "embusqués", en raison de leurs conditions de vie privilégiées quand ils ne sont pas en mission. Avec le recul, sans doute est-ce là un des indices les plus troublants de l’horreur de la Grande Guerre : à certains moments, la perspective du combat et de la mort n’était pas ce que l’on pouvait imaginer de pire.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux

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Sources éditées

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De Schaepdrijver Sophie (éd.), " We who are so cosmopolitan " : the War Diary of Constance Graeffe 1914-1915, Bruxelles, Archives generals du Royaume, 2008.

Escrime à la baïonnette, Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1916.

Froidure Edouard, Coup d’œil sur le passé, Tome I, 1899-1921, un gamin en guerre, Bruxelles, Editions des Stations de plein air, 1968.

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Renard Jules, Le Cahier gozéen de la Grande Guerre (1914-1918), Bruxelles, AGR, 2009.

Tasnier M. et Tasnier Louis, Nouveaux récits de guerre, Bruxelles, Dewit, 1923.

Tonnet Fernand, Un Belge de vingt ans. Louis de Lalieux de la Rocq, mort au champ d’honneur, Bruxelles, Vromant & Co, 1920.

Vivier Robert, La Plaine étrange, Bruxelles-Paris, La Renaissance du Livre, 1923.

Archives

Musée royal de l’armée et d’histoire militaire, Dossiers officiers, Henri De Man.

 

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