# L'ennemi comme on le nomme : la (ré)invention du Boche et du Mof.

Hou !.. Hou ! Je suis un boche ! - Tu retardes... ça ne fait plus peur.
Le célèbre dessinateur français Francisque Poulbot (1879-1946) dédramatise la peur du "boche" dans un de ses célèbres dessins. Editeur A. Ternois.  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Hou !.. Hou ! Je suis un boche ! - Tu retardes... ça ne fait plus peur. Le célèbre dessinateur français Francisque Poulbot (1879-1946) dédramatise la peur du "boche" dans un de ses célèbres dessins. Editeur A. Ternois. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

"Encore une que les Boches n'auront pas !", s'exclament les Belges pendant la Grande Guerre, quand ils boivent une bonne bouteille derrière le dos de l'occupant. Beaucoup savent, aujourd'hui encore, que le mot "Boche" renvoir à l'envahisseur allemand pendant les deux guerres mondiales. Mais d'où vient ce surnom, quand a-t-il été employé pour la première fois, et que signifie-t-il exactement ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, compte-tenu du succès de ce mot, personne ne le sait exactement...

Alboche et Boche, même combat

La plupart des chercheurs sont d’accord pour considérer que " Boche " est une réduction du mot " Alboche ". Ce sobriquet, déjà bien ancien en 1914, était à l’occasion utilisé en France pour désigner les populations allemandes. Dès le XIXe siècle, on lui fait parfois perdre ses premières lettres (un mécanisme classique en linguistique qu’on appelle l’aphérèse). Mais son usage reste tout à fait confidentiel jusqu’en 1914. C’est à ce moment, quelque part entre août et octobre 1914, que le mot s’impose définitivement comme un " classique " pour désigner l’ennemi. Que s’est-il passé ? Pourquoi cet engouement ?

Dans toutes les guerres, le besoin d’affaiblir l’ennemi en le nommant est une constante. Les surnoms peuvent animaliser l’ennemi, le diaboliser, le ridiculiser… et donc, par extension, grandir le camp adverse. En 1914, les Anglais choisissent assez rapidement de rebaptiser les Allemands " Huns ", en référence au peuple qui a joué un rôle majeur dans les " Grandes Invasions " de l’antiquité tardive. En 1900, le Kaiser Guillaume II a en effet eu la maladresse de donner les Huns en exemple à ses troupes qui partaient pour la Chine combattre les Boxers. Quelle aubaine pour les Alliés de pouvoir renommer leur ennemi du nom d’un peuple barbare et féroce !

Quel est l’avantage fourni par le sobriquet " Boche " dans ce contexte ? Dès le temps de guerre, des journalistes, des linguistes, des écrivains y vont chacun de leur explication. On cherche dans des langues étrangères ou des patois français les significations de mots qui s’en rapprochent, on relie " Boche " à " caboche " ou à " moche "… Toutes ces théories ont chacune leur mérite et détiennent sans doute une part de vérité. Mais elles n’expliquent que partiellement l’énorme succès du mot. Elles surviennent en effet après coup, alors que " Boche " est déjà employé partout. Les gens ont apparemment employé ce sobriquet avant de savoir exactement ce qu’il recouvre, attiré sans doute par sa sonorité. Le mot est court, il renvoie à toute une série d’imaginaires : celui de la laideur (" être moche ", la " caboche " qui renvoie aux caricatures d’officiers prussiens adipeux, au crâne rasé de forme ronde ou carrée), celui de la faiblesse (" se sentir moche "), ou encore de la saleté (" mocherie ", aujourd’hui oublié). Avec un nom pareil, le " Boche " est déjà vaincu !

Dans toutes les guerres, le besoin d’affaiblir l’ennemi en le nommant est une constante. Les surnoms peuvent animaliser l’ennemi, le diaboliser, le ridiculiser… et donc, par extension, grandir notre propre camp.

Le Boche belge, une fois

Aujourd’hui que la presse de la Grande Guerre est largement digitalisée, il devrait être possible de mieux comprendre la réapparition de ce surnom dans les journaux au début de la Grande Guerre et d’analyser la manière dont il se répand, vraisemblablement via la presse parisienne. Mais pour ce qui est de son apparition en Belgique occupée, un témoignage précieux nous est donné par trois journalistes bruxellois. Paul Delandsheere, Louis Gille et Alphonse Ooms publient après la guerre leurs notes prises au jour le jour pendant l’occupation. Voici ce qu’on peut y lire à la date du 29 octobre 1914 :

" Les “boches” ! C’est maintenant l’expression courante pour désigner les Allemands. ; la mode nous est venue de France : comment, par qui, alors que toute communication avec la France nous est coupée, je n’en sais rien. On disait auparavant à Bruxelles, en langage marollien : les “doches” ; “doches” tend à disparaître au profit de “boches” : l’influence de la France ! ".

C’est ainsi que nous apprenons l’existence de " Doche " (déformation de " Duitser " ?) qui n’a laissé aucune trace dans les mémoires collectives belge et bruxelloise… Quant à " Boche ", le terme n’a donc pas été utilisé à Bruxelles avant la deuxième moitié du mois d’octobre 1914. Coupés de la France, les auteurs tentent de déterminer l’origine du terme, et estiment qu’il doit s’agir d’une référence à Teutobochus, le chef des Teutons alliés aux Cimbres, vaincu et fait prisonnier par les légions romaines de Marius en 102 avant notre ère. Cette étymologie gagne certainement la palme de l’originalité… et elle relie, une fois de plus, l’envahisseur à une peuplade barbare vaincue par les Romains. Les Allemands n’ont qu’à bien se tenir !

Les “boches” ! C’est maintenant l’expression courante pour désigner les Allemands. ; la mode nous est venue de France : comment, par qui, alors que toute communication avec la France nous est coupée, je n’en sais rien.

Un indice révélateur

Le terme de " Boche ", qui n’apparaît donc que dans les premières semaines du conflit, se trouve pourtant parfois utilisé dès les premiers jours de la guerre dans des souvenirs édités par des combattants. C’est le cas dans le livre du belge Robert de Wilde, publié en 1918, et intitulé De Liège à l’Yser. Mon journal de campagne. A la page du 5 août 1914, c’est-à-dire le deuxième jour de la guerre, le lecteur peut déjà lire ceci : " Il y a un Boche : c’est le premier qu’on voit de près. Il est immédiatement entouré. Curiosité seulement, aucune hostilité ". Même constat chez le Ghlinois Jules Blasse, qui parle de " fantassins boches " dès la 6e page de ses Souvenirs d’un fantassin du 2e Chasseurs à Pied, qui concernent les journées du 5 au 9 août 1914.

Il est impossible que ces deux auteurs ait utilisé le mot " Boche " à ces dates : son utilisation montre bien que les notes, prétendument publiées " telles quelles ", ont en réalité fait l’objet d’un travail de réécriture. Réécriture partielle, purement stylistique, ou bien en profondeur ? Sans accès au manuscrit, il est impossible de trancher. Mais l’utilisation trop précoce du mot " Boche " est un indice, parmi beaucoup d’autres, qui doit mettre la puce à l’oreille du lecteur…

La paix n’entraîne pas la disparition de " Mof " ou de " Boche " et de leurs nombreux dérivés (Mofferij, Moffrika, Moffenland, Bochie, Bocherie, Bochophile, etc.).

De " Boche " à " Mof "

" Boche " a tellement de succès qu’il est aussi employé par des non-francophones, en Angleterre ou aux Etats-Unis par exemple. En Belgique occupée, il est également employé au nord du pays. De même, des soldats flamands sur le front l’emploient aussi. Mais le besoin d’un terme néerlandais pour désigner l’envahisseur se fait sentir dès le début du conflit. C’est le mot " Mof " qui sera choisi, apparemment assez rapidement : la version néerlandaise du Courrier de l’Armée (belge) l’emploie pour la première fois le 5 novembre 1914.

Pour autant, " Mof " n’est pas plus une invention de guerre que " Boche ". Ironiquement, il est d’origine… allemande. Au XVIe siècle, en effet, " Muff " désignait outre-Rhin un homme grossier, mal élevé et taiseux. Les guerres de religion importent le terme aux Pays-Bas, où il se transforme en " Mof " et en vient à désigner péjorativement l’" Autre ", que celui-ci soit un néerlandais originaire d’une autre région des Pays-Bas ou un " vrai " étranger. Dans le sud-est du pays, les travailleurs immigrés ou saisonniers rhénans ou westphaliens sont nombreux. Ils deviendront la cible privilégiée de l’injure " Mof ", ce qui explique que celle-ci ait été perçue comme particulièrement adaptée pour désigner les Allemands dans leur ensemble en 1914. Là où " (Al)Boche " est un terme qui renvoie aux rivalités franco-allemandes depuis 1870, " Mof " en revanche a des relents de racisme ou de xénophobie ordinaire, dans le contexte socio-économique de l’utilisation d’une main d’œuvre étrangère.

Un succès sur le long terme

La paix n’entraîne pas la disparition de " Mof " ou de " Boche " et de leurs nombreux dérivés (Mofferij, Moffrika, Moffenland, Bochie, Bocherie, Bochophile, etc.). La " démobilisation mentale " tarde à venir après l’Armistice. Les difficultés économiques et financières restent nombreuses, sur fond du non-paiement par l’Allemagne des réparations de guerre. La peur d’une nouvelle invasion allemande reste également bien présente dans une partie de l’opinion, surtout dans la partie francophone du pays. Il n’est donc guère étonnant de constater que " Boche " (plus que " Mof ") reste employé plus ou moins discrètement durant tout l’entre-deux-guerres, pour s’imposer ouvertement à nouveau durant la Seconde Guerre mondiale. Seule la construction européenne l’a rejeté progressivement dans les limbes de l’oubli. Espérons qu’il y reste…

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